Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, XI.djvu/240

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sans cause, à personne, dans l’air creux, sans aucune oreille pour l’écouter, car on sait, avant qu’elles s’échappent dans la solitude de l’appartement, les paroles qui vont sortir de la bouche. Et quand elles résonnent lugubrement dans le silence, elles n’ont plus l’air que d’un écho, l’écho singulier de mots prononcés tout bas par la pensée.

Je pris une maîtresse, une jeune fille comme toutes ces jeunes filles qui vivent dans Paris d’un métier insuffisant à les nourrir. Elle était douce, bonne, simple ; ses parents habitaient Poissy. Elle allait passer quelques jours chez eux de temps en temps.

Pendant un an je vécus assez tranquille avec elle, bien décidé à la quitter lorsque je trouverais une jeune personne qui me plairait assez pour l’épouser. Je laisserais à l’autre une petite rente, puisqu’il est admis, dans notre société, que l’amour d’une femme doit être payé, par de l’argent quand elle est pauvre, par des cadeaux quand elle est riche.

Mais voilà qu’un jour elle m’annonça qu’elle était enceinte. Je fus atterré et j’aperçus en une seconde tout le désastre de mon existence. La chaîne m’apparut, que je traînerais jusqu’à ma mort, partout, dans ma famille future, dans ma vieillesse, toujours : chaîne de la femme liée à ma vie par l’enfant, chaîne de l’enfant