Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, XI.djvu/282

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Je voulus voir ce solitaire, qui m’offrit d’aller lever ses nasses.

Et j’acceptai.

Sa barque était vieille, vermoulue et grossière. Et lui, osseux et maigre, ramait d’un mouvement monotone et doux qui berçait l’esprit, enveloppé déjà dans la tristesse de l’horizon.

Je me croyais transporté aux premiers temps du monde, au milieu de ce paysage antique, dans ce bateau primitif que gouvernait cet homme d’un autre âge.

Il leva ses filets, et il jetait les poissons à ses pieds avec des gestes de pêcheur biblique. Puis il me voulut promener jusqu’au bout du marécage, et soudain j’aperçus, sur l’autre bord, une ruine, une chaumière éventrée dont le mur portait une croix, une croix énorme et rouge, qu’on aurait dit tracée avec du sang, sous les dernières lueurs du soleil couchant.

Je demandai :

— Qu’est-ce que cela ?

L’homme aussitôt se signa, puis répondit :

— C’est là qu’est mort Judas.

Je ne fus pas surpris, comme si j’avais pu m’attendre à cette étrange réponse.

J’insistai cependant :

— Judas ? Quel Judas ?