Page:Œuvres complètes de Guy de Maupassant, XVI.djvu/222

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


personne au monde ne la pourrait chanter ! Comme ils m’ont grisée ! Est-ce qu’un homme, un homme quelconque, trouverait ce qu’ils savaient trouver eux, dans les sons et dans les paroles ? Est-ce assez que d’aimer, si on ne sait pas mettre dans l’amour même toute la poésie et toute la musique du ciel et de la terre ? Et ils savaient, ceux-là, comment on rend folle une femme avec des chants et avec des mots ! Oui, il y avait peut-être dans notre passion plus d’illusion que de réalité ; mais ces illusions-là vous emportent dans les nuages, tandis que les réalités vous laissent toujours sur le sol. Si d’autres m’ont plus aimée, par eux seuls j’ai compris, j’ai senti, j’ai adoré l’amour !

Et tout à coup, elle se mit à pleurer.

Elle pleurait, sans bruit, des larmes désespérées !

J’avais l’air de ne point voir ; et je regardais au loin. Elle reprit, après quelques minutes :

— Voyez-vous, monsieur, chez presque tous les êtres, le cœur vieillit avec le corps. Chez moi, cela n’est point arrivé. Mon pauvre corps a soixante-neuf ans, et mon pauvre cœur en a vingt… Et voilà pourquoi je vis toute seule, dans les fleurs et dans les rêves…