Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/279

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


danger rend la femme hardie ! Gêner une femme, la vouloir contraindre, n’est-ce pas lui donner le droit et le courage de franchir en un moment des barrières qu’elle mettrait des années à sauter ? Gentille créature, va, saute. Mourir ? pauvre enfant ! Des poignards ? imagination de femmes ! Elles sentent toutes le besoin de faire valoir leur petite plaisanterie. D’ailleurs on y pensera, Paquita ! on y pensera, ma fille ! Le diable m’emporte, maintenant que je sais que cette belle fille, ce chef-d’œuvre de la nature est à moi, l’aventure a perdu de son piquant.

Malgré cette parole légère, le jeune homme avait reparu chez Henri. Pour attendre jusqu’au lendemain sans souffrances, il eut recours à d’exorbitants plaisirs : il joua, dîna, soupa avec ses amis ; il but comme un fiacre, mangea comme un Allemand, et gagna dix ou douze mille francs. Il sortit du Rocher de Cancale à deux heures du matin, dormit comme un enfant, se réveilla le lendemain frais et rose, et s’habilla pour aller aux Tuileries, en se proposant de monter à cheval après avoir vu Paquita pour gagner de l’appétit et mieux dîner, afin de pouvoir brûler le temps.

À l’heure dite, Henri fut sur le boulevard, vit la voiture et donna le mot d’ordre à un homme qui lui parut être le mulâtre. En entendant ce mot, l’homme ouvrit la portière et déplia vivement le marchepied. Henri fut si rapidement emporté dans Paris, et ses pensées lui laissèrent si peu de faculté de faire attention aux rues par lesquelles il passait, qu’il ne sut où la voiture s’arrêta. Le mulâtre l’introduisit dans une maison où l’escalier se trouvait près de la porte cochère. Cet escalier était sombre, aussi bien que le palier sur lequel Henri fut obligé d’attendre pendant le temps que le mulâtre mit à ouvrir la porte d’un appartement humide, nauséabond, sans lumière, et dont les pièces, à peine éclairées par la bougie que son guide trouva dans l’antichambre, lui parurent vides et mal meublées, comme le sont celles d’une maison dont les habitants sont en voyage. Il reconnut cette sensation que lui procurait la lecture d’un de ces romans d’Anne Radcliffe où le héros traverse les salles froides, sombres, inhabitées, de quelque lieu triste et désert. Enfin le mulâtre ouvrit la porte d’un salon. L’état des vieux meubles et des draperies passées dont cette pièce était ornée la faisait ressembler au salon d’un mauvais lieu. C’était la même prétention à l’élégance et le même assemblage de choses de mauvais goût, de poussière et de crasse. Sur un canapé couvert en velours d’U-