Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/295

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autre que moi s’avisait de dire du mal de toi en ton absence, il faudrait se mesurer avec un rude gentilhomme qui se trouve dans ma peau, voilà ce que j’appelle une amitié à toute épreuve. Eh ! bien, quand tu auras besoin de discrétion, mon petit, apprends qu’il existe deux espèces de discrétions : discrétion active et discrétion négative. La discrétion négative est celle des sots qui emploient le silence, la négation, l’air renfrogné, la discrétion des portes fermées, véritable impuissance ! La discrétion active procède par affirmation. Si ce soir, au Cercle, je disais : — Foi d’honnête homme, la Fille aux yeux d’or ne valait pas ce qu’elle m’a coûté ! tout le monde, quand je serais parti, s’écrierait : — Avez-vous entendu ce fat de de Marsay qui voudrait nous faire croire qu’il a déjà eu la Fille aux yeux d’or ? il voudrait ainsi se débarrasser de ses rivaux, il n’est pas maladroit. Mais cette ruse est vulgaire et dangereuse. Quelque grosse que soit la sottise qui nous échappe, il se rencontre toujours des niais qui peuvent y croire. La meilleure des discrétions est celle dont usent les femmes adroites quand elles veulent donner le change à leurs maris. Elle consiste à compromettre une femme à laquelle nous ne tenons pas, ou que nous n’aimons pas, ou que nous n’avons pas, pour conserver l’honneur de celle que nous aimons assez pour la respecter. C’est ce que j’appelle la femme-écran. — Ha ! voici Laurent. Que nous apportes-tu ?

— Des huîtres d’Ostende, monsieur le comte…

— Tu sauras quelque jour, Paul, combien il est amusant de se jouer du monde en lui dérobant le secret de nos affections. J’éprouve un immense plaisir d’échapper à la stupide juridiction de la masse qui ne sait jamais ni ce qu’elle veut ni ce qu’on lui fait vouloir, qui prend le moyen pour le résultat, qui tour à tour adore et maudit, élève et détruit ! Quel bonheur de lui imposer des émotions et de n’en pas recevoir, de la dompter, de ne jamais lui obéir ! Si l’on peut être fier de quelque chose, n’est-ce pas d’un pouvoir acquis par soi-même, dont nous sommes à la fois la cause, l’effet, le principe et le résultat ? Eh ! bien, aucun homme ne sait qui j’aime, ni ce que je veux. Peut-être saura-t-on qui j’ai aimé, ce que j’aurai voulu, comme on sait les drames accomplis ; mais laisser voir dans mon jeu ?… faiblesse, duperie. Je ne connais rien de plus méprisable que la force jouée par l’adresse. Je m’initie tout en riant au métier d’ambassadeur, si toutefois la diplomatie est