Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/296

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aussi difficile que l’est la vie ! J’en doute. As-tu de l’ambition ? veux-tu devenir quelque chose ?

— Mais, Henri, tu te moques de moi, comme si je n’étais pas assez médiocre pour arriver à tout.

— Bien ! Paul. Si tu continues à te moquer de toi-même, tu pourras bientôt te moquer de tout le monde.

En déjeunant, de Marsay commença, quand il en fut à fumer ses cigares, à voir les événements de sa nuit sous un singulier jour. Comme beaucoup de grands esprits, sa perspicacité n’était pas spontanée, il n’entrait pas tout à coup au fond des choses. Comme chez toutes les natures douées de la faculté de vivre beaucoup dans le présent, d’en exprimer pour ainsi dire le jus et de le dévorer, sa seconde vue avait besoin d’une espèce de sommeil pour s’identifier aux causes. Le cardinal de Richelieu était ainsi, ce qui n’excluait pas en lui le don de prévoyance nécessaire à la conception des grandes choses. De Marsay se trouvait dans toutes ces conditions, mais il n’usa d’abord de ses armes qu’au profit de ses plaisirs, et ne devint l’un des hommes politiques les plus profonds du temps actuel quand il se fut saturé des plaisirs auxquels pense tout d’abord un jeune homme lorsqu’il a de l’or et le pouvoir. L’homme se bronze ainsi : il use la femme, pour que la femme ne puisse pas l’user.

En ce moment donc, de Marsay s’aperçut qu’il avait été joué par la Fille aux yeux d’or, en voyant dans son ensemble cette nuit dont les plaisirs n’avaient que graduellement ruisselé pour finir par s’épancher à torrents. Il put alors lire dans cette page si brillante d’effet, en deviner le sens caché. L’innocence purement physique de Paquita, l’étonnement de sa joie, quelques mots d’abord obscurs et maintenant clairs, échappés au milieu de la joie, tout lui prouva qu’il avait posé pour une autre personne. Comme aucune des corruptions sociales ne lui était inconnue, qu’il professait au sujet de tous les caprices une parfaite indifférence, et les croyait justifiés par cela même qu’ils se pouvaient satisfaire, il ne s’effaroucha pas du vice, il le connaissait comme on connaît un ami, mais il fut blessé de lui avoir servi de pâture. Si ses présomptions étaient justes, il avait été outragé dans le vif de son être. Ce seul soupçon le mit en fureur, il laissa éclater le rugissement du tigre dont une gazelle se serait moquée, le cri d’un tigre qui joignait à la force de la bête l’intelligence du démon.