Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/298

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elles sont contraintes de s’exercer dans le vide. Le soir, il vint au rendez-vous, et se laissa complaisamment bander les yeux. Puis, avec cette ferme volonté que les hommes vraiment forts ont seuls la faculté de concentrer, il porta son attention et appliqua son intelligence à deviner par quelles rues passait la voiture. Il eut une sorte de certitude d’être mené rue Saint-Lazare, et d’être arrêté à la petite porte du jardin de l’hôtel San-Réal. Quand il passa, comme la première fois, cette porte et qu’il fut mis sur un brancard porté sans doute par le mulâtre et par le cocher, il comprit, en entendant crier le sable sous leurs pieds, pourquoi l’on prenait de si minutieuses précautions. Il aurait pu, s’il avait été libre, ou s’il avait marché, cueillir une branche d’arbuste, regarder la nature du sable qui se serait attaché à ses bottes ; tandis que, transporté pour ainsi dire aériennement dans un hôtel inaccessible, sa bonne fortune devait être ce qu’elle avait été jusqu’alors, un rêve. Mais, pour le désespoir de l’homme, il ne peut rien faire que d’imparfait, soit en bien soit en mal. Toutes ses œuvres intellectuelles ou physiques sont signées par une marque de destruction. Il avait plu légèrement, la terre était humide. Pendant la nuit certaines odeurs végétales sont beaucoup plus fortes que pendant le jour, Henri sentait donc les parfums du réséda le long de l’allée par laquelle il était convoyé. Cette indication devait l’éclairer dans les recherches qu’il se promettait de faire pour reconnaître l’hôtel où se trouvait le boudoir de Paquita. Il étudia de même les détours que ses porteurs firent dans la maison, et crut pouvoir se les rappeler. Il se vit comme la veille sur l’ottomane, devant Paquita qui lui défaisait son bandeau ; mais il la vit pâle et changée. Elle avait pleuré. Agenouillée comme un ange en prière, mais comme un ange triste et profondément mélancolique, la pauvre fille ne ressemblait plus à la curieuse, à l’impatiente, à la bondissante créature qui avait pris de Marsay sur ses ailes pour le transporter dans le septième ciel de l’amour. Il y avait quelque chose de si vrai dans ce désespoir voilé par le plaisir, que le terrible de Marsay sentit en lui-même une admiration pour ce nouveau chef-d’œuvre de la nature, et oublia momentanément l’intérêt principal de ce rendez-vous.

— Qu’as-tu donc, ma Paquita ?

— Mon ami, dit-elle, emmène-moi, cette nuit même ! Jette-moi quelque part où l’on ne puisse pas dire en me voyant : Voici Paquita ; où personne ne réponde : Il y a ici une fille au regard