Page:Œuvres complètes de H. de Balzac, IX.djvu/297

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— Eh ! bien, qu’as-tu donc ? lui dit Paul.

— Rien !

— Je ne voudrais pas, si l’on te demandait si tu as quelque chose contre moi, que tu répondisses un rien semblable, il faudrait sans doute nous battre le lendemain.

— Je ne me bats plus, dit de Marsay.

— Ceci me semble encore plus tragique. Tu assassines donc ?

— Tu travestis les mots. J’exécute.

— Mon cher ami, dit Paul, tes plaisanteries sont bien poussées au noir, ce matin.

— Que veux-tu ? la volupté mène à la férocité. Pourquoi ? je n’en sais rien, et je ne suis pas assez curieux pour en chercher la cause. — Ces cigares sont excellents. Donne du thé à ton ami. — Sais-tu, Paul, que je mène une vie de brute ? Il serait bien temps de se choisir une destinée, d’employer ses forces à quelque chose qui valût la peine de vivre. La vie est une singulière comédie. Je suis effrayé, je ris de l’inconséquence de notre ordre social. Le gouvernement fait trancher la tête à de pauvres diables qui ont tué un homme, et il patente des créatures qui expédient, médicalement parlant, une douzaine de jeunes gens par hiver. La morale est sans force contre une douzaine de vices qui détruisent la société, et que rien ne peut punir. — Encore une tasse ? — Ma parole d’honneur ! l’homme est un bouffon qui danse sur un précipice. On nous parle de l’immoralité des Liaisons Dangereuses, et de je ne sais quel autre livre qui a un nom de femme de chambre ; mais il existe un livre horrible, sale, épouvantable, corrupteur, toujours ouvert, qu’on ne fermera jamais, le grand livre du monde, sans compter un autre livre mille fois plus dangereux, qui se compose de tout ce qui se dit à l’oreille, entre hommes, ou sous l’éventail entre femmes, le soir, au bal.

— Henri, certes il se passe en toi quelque chose d’extraordinaire, et cela se voit malgré ta discrétion active.

— Oui ! tiens, il faut que je dévore le temps jusqu’à ce soir. Allons au jeu. Peut-être aurai-je le bonheur de perdre.

De Marsay se leva, prit une poignée de billets de banque, les roula dans sa boîte à cigares, s’habilla et profita de la voiture de Paul pour aller au Salon des Étrangers où, jusqu’au dîner, il consuma le temps dans ces émouvantes alternatives de perte et de gain qui sont la dernière ressource des organisations fortes, quand