Page:Œuvres de Spinoza, trad. Appuhn, tome I.djvu/244

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Voici des exemples pour illustrer ces distinctions. Je sais par ouï-dire seulement quel a été mon jour de naissance ; que j’ai eu tels parents et autres choses semblables, dont je n’ai jamais douté. Je sais par expérience vague que je mourrai ; si je l’affirme, en effet, c’est que j’ai vu d’autres êtres semblables à moi rencontrer la mort, bien que tous n’aient pas vécu le même espace de temps et ne soient pas morts de la même maladie. C’est par expérience vague encore que je sais que l’huile est pour la flamme un aliment propre à l’entretenir, et que l’eau est propre à l’éteindre, que le chien est un animal aboyant et l’homme un animal raisonnable ; et ainsi ai-je appris presque tout ce qui se fait pour l’usage de la vie. Voici maintenant comment nous concluons une chose d’une autre chose. Quand nous percevons clairement que nous sentons tel corps et n’en sentons aucun autre, nous concluons clairement de là que l’âme est unie[1] au corps et que cette union est la cause de cette sensation ; mais en quoi cette sensation, ou cette union, consiste, c’est ce que nous ne pouvons connaître absolument par là ; de même quand je connais la nature de la vision et aussi cette propriété à elle appartenant, qu’un même objet vu à grande distance paraît plus petit que si nous le regardons de près, j’en conclus[2]

  1. On peut voir clairement par cet exemple ce que je viens de noter : par cette union nous n’entendons rien si ce n’est la sensation elle-même, duquel effet nous concluons une cause au sujet de laquelle nous n’avons aucune connaissance.
  2. Une telle conclusion, bien que certaine, ne donne cependant pas une sécurité assez grande à moins qu’on ne soit au plus haut point sur ses gardes. À moins d’y veiller avec le plus grand soin, on tombera aussitôt dans l’erreur : quand on conçoit les choses de cette façon abstraite et non pas leur véritable essence l’imagination vient en effet aussitôt produire des confusions. Car les hommes se représentent par l’imagination ce qui est un, comme multiple : aux qualités conçues abstraitement, séparément, confusément, ils donnent des noms qu’ils emploient pour désigner d’autres choses plus familières ; par où il arrive qu’il imaginent les unes de la même façon que les autres auxquelles ils ont d’abord appliqué ces noms.