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ET MAXIMES.

occupé, et celui qui passe la matinée à se laver la bouche, et à donner audience à son brodeur, se moque de l’oisiveté d’un nouvelliste, qui se promène tous les jours avant dîner.

119. Il n’y aurait pas beaucoup d’heureux, s’il appartenait à autrui de décider de nos occupations et de nos plaisirs.

120. Lorsqu’une chose ne peut nous nuire, il faut nous moquer de ceux qui nous en détournent.

121. Il y a plus de mauvais conseils que de caprices.

122. Il ne faut pas croire aisément que ce que la nature a fait aimable soit vicieux : il n’y a point de siècle et de peuple qui n’aient établi des vertus et des vices imaginaires.

123. La raison nous trompe plus souvent que la nature[1].

124. La raison ne connaît pas les intérêts du cœur[2].

125. Si la passion conseille quelquefois plus hardiment

  1. Var. : « La raison qui n’est pas fondée sur la nature est illusion. » — On ne peut entendre, par la nature de l’homme, que son organisation et l’impulsion qu’il reçoit de ses sens vers les objets. Or, c’est de là que viennent toutes nos fautes et toutes nos erreurs, et non pas de la raison, même quand elle s’égare. — M. — Vauvenargues entend par nature, le sentiment, l’instinct, ou le cœur, et par raison, la réflexion, le raisonnement ou le conseil, et il emploie indifféremment ces termes les uns pour les autres. On peut dire que sa théorie morale repose tout entière sur la subordination du mouvement réfléchi, dont il tient peu de compte, au mouvement instinctif, qu’il met au-dessus de tout (voir notre Éloge ; — voir aussi la 34e Réflexion, page 94). La fameuse Maxime qui suit : « Les grandes pensées viennent du cœur, » que tout le monde admire, et que personne ne conteste, n’est qu’une expression plus vive de celle-ci. On verra bientôt que, pour Vauvenargues, la conscience n’est pas un guide plus sûr que la réflexion, et qu’il la subordonne également au sentiment, parce que la conscience raisonne encore un peu, tandis que le sentiment ne raisonne pas du tout. Une seule fois (Maxime 150), il tâchera de mettre d’accord le sentiment et la raison. Pour bien comprendre sa pensée sur ce point, il faut ne pas perdre de vue que, depuis la 123e jusqu’à la 136e, toutes ses Maximes n’en font qu’une, pour ainsi dire. Dans sa Préface, il a pris soin d’avertir que plusieurs de ses pensées se suivent, et pourraient paraître obscures si on les séparait. — G.
  2. Pascal a dit de même : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » — Pensées, IIe part., art. 18, pensée 62. — G.