Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/166

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prendre, elle alla retrouver son père. Le vieillard, inflexible dans ses principes, ne laissait paraître dans son extérieur aucune trace de ses chagrins. Il gronda même sa fille d’avoir négligé quelques détails domestiques dont elle avait le soin.

« Qu’est-ce que cela veut dire, Jeanie ? dit-il ; le lait de la vache brune n’est pas encore passé dans le tamis, les seaux ne sont pas sur les rayons. Si dans le chagrin vous négligez vos devoirs terrestres, comment songerez-vous aux devoirs plus importants de votre salut ? Dieu sait que nos seaux, notre vaisselle en faïence, le peu de lait et de pain que nous avons, sont plus rapprochés et plus chéris de nous que le pain de vie. »

Jeanie ne fut point fâchée de voir son père ne pas s’occuper de son malheur, et elle se mit, conformément à ses ordres, à tout ranger dans la maison, tandis que le vieux Davie allait çà et là pour ses occupations ordinaires, et montrait seulement par l’impossibilité de rester en place, par des soupirs convulsifs et la vivacité de ses regards, qu’il était sous le poids d’une amère affliction.

Midi arriva, et le père et la fille s’assirent pour prendre leur repas. En appelant la bénédiction du ciel sur leur nourriture, le malheureux vieillard y ajouta une prière pour demander à Dieu que le pain mangé dans la tristesse de cœur et les eaux amères de Merah fussent aussi nourrissants que s’ils sortaient d’une corbeille remplie et d’une coupe pleine ; et ayant achevé, il reprit son bonnet, qu’il avait ôté respectueusement, et engagea sa fille à manger, non par l’exemple toutefois, mais par l’exhortation.

« L’homme selon le cœur de Dieu, dit-il, s’est lavé et parfumé, et a pris de la nourriture pour montrer sa soumission à l’épreuve de l’affliction, et il ne convient pas à un chrétien d’être attaché aux affections du monde, aux liaisons de femmes ou d’enfants (ici les paroles paraissaient ne sortir que difficilement de sa bouche), au point d’oublier son premier devoir, la soumission à la volonté divine. »

Pour donner appui à ce précepte, il mit quelque chose sur son assiette ; mais la nature triompha des efforts qu’il faisait pour l’étouffer. Honteux de sa faiblesse, il se leva et sortit de la chambre avec une précipitation bien éloignée de ses habitudes. Mais il revint au bout de quelques minutes, étant parvenu à rétablir le calme dans son esprit et dans son extérieur, et chercha à couvrir sa retraite d’un prétexte, en disant qu’il avait cru entendre le jeune veau courir sans licou dans l’étable.