Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 26, 1838.djvu/340

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croissent plus belles, et que l’herbe y revienne plus fraîche. — Mais qu’avez-vous ? dit Jeanie ; pourquoi pleurez-vous ? — J’en ai assez de sujet, dit la pauvre lunatique, plus qu’une pauvre tête n’en peut supporter, je crois… Attendez un peu, et je vous raconterai tout, car je vous aime, Jeanie Deans. Tout le monde disait du bien de vous, quand nous demeurions dans le Pleasaunts[1], et je me suis toujours rappelé ce verre de lait que vous me donnâtes ce jour que j’étais restée vingt-quatre heures sur le mont d’Arthur à chercher des yeux le vaisseau à bord duquel il était. »

Ces mots rappelèrent à Jeanie qu’effectivement elle avait été fort alarmée un matin par la rencontre qu’elle avait faite d’une jeune fille folle auprès de l’habitation de son père, et de très-grand matin, et que, comme cette fille ne paraissait pas dangereuse dans sa folie, ses craintes s’étant changées en pitié, elle avait donné à la pauvre malheureuse égarée quelque nourriture, qu’elle avait dévorée avec l’avidité d’une personne affamée. Cet incident, tout insignifiant qu’il était, pouvait devenir pour elle d’une grande importance, s’il avait fait une impression favorable et permanente sur l’esprit de celle qui avait été l’objet de sa charité.

« Oui, dit Madge, je vous dirai tout ; car vous êtes la fille d’un honnête homme. Douce Davie Deans, que je connais bien… et peut-être m’apprendrez-vous à rentrer dans le chemin étroit, qui est aussi le droit chemin ; car j’ai erré dans la terre d’Égypte, et j’ai traversé les déserts arides du Sinaï, pendant bien des jours. Mais quand je pense à mes erreurs, je suis prête à me couvrir le visage de honte. » Ici elle s’arrêta, et sourit. « Voilà qui est étrange, dit-elle, je vous ai dit plus de bonnes choses en dix minutes que je n’en dirais à ma mère en plusieurs années… Ce n’est pas qu’elles ne me viennent dans la tête, et quelquefois même je les ai sur le bout de la langue ; mais voilà le diable qui vient, et qui passe ses ailes noires sur mes lèvres, et ferme ma bouche en y posant sa large griffe noire ; car ce sont des griffes qu’il a, Jeanie : alors il chasse de ma tête toute bonne pensée, et la remplit d’une foule de chansons frivoles et de pures vanités. — Essayez, Madge, dit Jeanie, de vous calmer un peu, et de décharger votre conscience, votre cœur en sera plus léger… Résistez

au diable, et il vous fuira ; surtout souvenez-vous, comme le dit

  1. Quartier d’Édimbourg. a. m.