Page:Œuvres philosophiques de Leibniz, Alcan, 1900, tome 2.djvu/103

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


singulières, et la conservation d’un homme debout est différente de la conservation d’un homme assis. Il n’en serait pas ainsi, si elle ne consistait que dans l’acte d’empêcher et d’écarter quelque cause étrangère, qui pourrait détruire ce qu’on veut conserver ; comme il arrive souvent lorsque les hommes conservent quelque chose ; mais outre que nous sommes obligés nous-mêmes quelquefois de nourrir ce que nous conservons, il faut savoir que la conservation de Dieu consiste dans cette influence immédiate perpétuelle, que la dépendance des créatures demande. Cette dépendance a lieu à l’égard non seulement de la substance, mais encore de l’action, et on ne saurait peut-être l’expliquer mieux, qu’en disant avec le commun des théologiens et des philosophes, que c’est une création continuée.

28 On objectera que Dieu crée donc maintenant l’homme péchant, lui qui l’a créé innocent d’abord. Mais c’est ici qu’il faut dire, quant au moral, que Dieu étant souverainement sage, ne peut manquer d’observer certaines lois, et d’agir suivant les règles, tant physiques que morales, que sa sagesse lui a fait choisir ; et la même raison qui lui a fait créer l’homme innocent, mais prêt à tomber, lui fait recréer l’homme lorsqu’il tombe ; puisque sa science fait que le futur lui est comme le présent, et qu’il ne saurait rétracter les résolutions prises.

29 Et quant au concours physique, c’est ici qu’il faut considérer cette vérité, qui a fait déjà tant de bruit dans les écoles, depuis que saint Augustin l’a fait valoir, que le mal est une privation de l’être ; au lieu que l’action de Dieu va au positif. Cette réponse passe pour une défaite, et même pour quelque chose de chimérique, dans l’esprit de bien des gens. Mais voici un exemple assez ressemblant, qui les pourra désabuser.

30 Le célèbre Kepler et après lui M. Descartes (dans ses Lettres) ont parlé de l’inertie naturelle des corps, et c’est quelque chose qu’on peut considérer comme une parfaite image et même comme un échantillon de la limitation originale des créatures, pour faire voir que la privation fait le formel des imperfections et des inconvénients qui se trouvent dans la substance aussi bien que dans ses actions. Posons que le courant d’une même rivière emporte avec soi plusieurs bateaux, qui ne diffèrent entre eux que dans la charge, les uns étant charges de bois, les autres de pierres, et les uns plus, les autres moins. Cela étant, il arrivera que les bateaux les plus chargés iront plus lentement que les autres pourvu qu’on suppose que le vent ou la rame, ou quelque autre moyen semblable ne les aide