Page:Abeille - Coriolan, 1676.djvu/39

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



VIRGILIE.

Ah ! je ne pretens point un ſi foible avantage.
Mais ſi j’oſe parler, Seigneur, à quel uſage
Abbaiſſez-vous icy cette inſigne valeur,
Et ce bras autrefois de Rome deffenſeur ?
Uni par un dépit à ce Peuple barbare,
Vous craignez à mes yeux qu’on ne vous en ſepare ?
Et ces Temples, ces Dieux que vous avez quittez,
Tant d’amis innocens que vous perſecutez,
Nos cœurs depuis deux ans ſeparez l’un de l’autre,
Le mien du moins, le mien qui vient chercher le voſtre…
Tous ces liens rompus vous touchent foiblement,
Et ne vous couſtent pas un ſoûpir ſeulement.



CORIOLAN.

Ah ! ne me faites point un ſi cruel outrage,
Mon cœur à voſtre empire eſt ſoûmis ſans partage.
Ses chagrins, ſes regrets, ſes ſoûpirs, ſes douleurs,
Ses vœux, tout eſt pour vous. Que Rome en cherche ailleurs.
Que ne me traitez-vous avec meſme juſtice ?
Pourquoy par tant de pleurs prevenir ſon ſupplice ?
Et prodiguer pour elle au mépris de ma foy,
Ces tendres ſentimens qui ne ſont dûs qu’à moy ?
Helas ! je me flatois qu’en vos murs enfermée,
D’un feu pareil au mien vous eſtiez animée :
Que parmy tant de cœurs où la haine regnoit,
J’avois le vôtre au moins dõt l’amour me plaignoit ;
Et dont les vœux ſecrets propices à ma gloire,
Sous mes heureux drapaux appelloient la victoire.
Cependant aujourd’huy favorable aux Romains,
Vous venez m’arracher la victoire des mains.
C’eſt peu. Vous défiant du pouvoir de vos charmes,
De voſtre mere encor vous empruntez les larmes.