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INTRODUCTION.

et des passions de leur siècle ce sacrifice sublime. L’auteur du Roman de la Rose, et Villon, dans sa ballade, s’inspirant de leurs ressentiments contre la vie claustrale du moyen âge, prêtent au désespoir d’Héloïse une pointe d’ironique dépit. Entre les mains de Bussy-Rabutin et de ses imitateurs, elle devient une sorte de Longueville repentante, poussée au couvent par le remords de ses fautes. Le dix-huitième siècle en fait une religieuse contrainte et rebelle[1]. De nos jours, sous l’influence des idées de Werther, de René, d’Obermann, on s’est demandé comment elle n’avait pas plutôt cherché dans la mort le remède et la fin de ses souffrances[2]. Et l’on n’a pas senti qu’il n’y avait place dans son âme ni pour le dépit, ni pour le repentir, ni pour la révolte, ni pour une résolution personnelle, quelle qu’elle pût être ! Famille, honneur, religion, Héloïse a tout immolé à Abélard ; elle a anéanti sa volonté dans la sienne ; elle ne s’est rien réservé d’elle-même, rien que le droit de se faire tout à lui. Ce qu’une instruction d’une profondeur et d’une étendue peu communes pour son siècle avait développé dans son âme d’énergies généreuses et de pieuses tendresses, s’est soudain converti en un sentiment unique. Elle aime Abélard, elle aime la créature, comme les grands saints aiment Dieu, d’un amour absolu, infini. Au moment de prendre le voile, la seule pensée qui l’eût pénétrée de douleur, c’est qu’Abélard eût pu suspecter l’élan spontané de son immolation. « Moi qui sur un mot, Dieu le sait, dit-elle[3], t’aurais, sans hésiter, précédé ou suivi jusque dans les abîmes enflammés des enfers ; car mon cœur n’était plus avec moi, mais avec toi et tout en toi ! » Et, en effet, n’avait-elle pas accepté la plus cruelle de toutes les morts, l’oubli[4] ?

Par une interprétation plus déplorable encore, on a supposé qu’elle n’était pas restée étrangère aux désordres qui avaient motivé la dispersion du couvent d’Argenteuil[5]. Soutenir une telle conjecture, c’est n’avoir rien compris de cette âme que, pendant plus de quarante ans, une seule image a possédée. À Argenteuil, comme plus

  1. Bayle, Dictionnaire philosophique, articles Abailard et Héloïse. Cf. D. Gervaise, la Vie d’Abeilard, préface.
  2. Oddoul, Préface. p. 8.
  3. Lettres, II. § 6, p. 80.
  4. Voir sur les caractères de l’amour les observations délicates et profondes de M. E. Caro, de l’Académie française (Études morales sur le temps présent, 2e édition, Ire partie, iv ; 2e partie, i.
  5. Gallia Christiana, t. VII. Instrumenta, p. 52. Cf. Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 633 ; Crévier, Histoire de l’Université de Paris, t. I.