Page:Abensour - La Femme et le Féminisme avant la Révolution, 1923.djvu/354

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littéraires sont détrônées par les préoccupations sociales. Les hommes de lettres visent moins à divertir un petit cercle de gens du monde qu’à instruire et à répandre le plus largement possible leurs idées. Les salons de Mlle de Lespinasse et de Mme Necker marquent le dernier terme de cette évolution.

Malgré ces différences si profondes, l’action qu’ont exercée les Égéries des salons présente bien des caractères communs. La plus importante est le Mécénat. Chacune a sa clientèle d’hommes de lettres, de philosophes, d’artistes, d’économistes à qui elle facilite la vie matérielle, trouve de lucratives sinécures, fait elle-même des pensions et des dons. Bien des écrivains, bien des artistes ont dû ainsi la possibilité de faire leurs débuts dans la carrière aux femmes généreuses qui les devinaient, puis les encourageaient.

Il suffit de citer quelques illustres exemples : Mme de Tencin accueille Marmontel à peine arrivé de sa province natale, lui donne le sage conseil de se faire des amies et lui trouve les relations utiles qui lui permettent ses premiers pas dans le monde théâtral. Peu après le même Marmontel obtient, grâce à Mme de Pompadour, le privilège du Mercure de France. La première, Mme du Deffand prête attention à d’Alembert, pauvre et inconnu lorsqu’il arrive pour la première fois chez elle, et commence de lui faire, dans le monde et parmi les intellectuels, la réputation d’un génie. Mme Geoffrin, d’une générosité éclairée, aide fort souvent de sa bourse ses commensaux, poussant, s’il faut en croire Morellet, la sollicitude jusqu’à les visiter chez eux et à voir s’il leur manque une pendule ou des meubles « pour compléter leur installation »[1]. Thomas, Morellet, d’Alembert reçurent à plusieurs reprises des sommes importantes[2] et figurèrent parmi ses légataires. Suard, dont elle facilita aussi les débuts, lui dut la possibilité de se consacrer aux lettres.

Mme d’Epinay, Mme de Luxembourg, pour ne citer que les plus célèbres, furent les protectrices fidèles de Jean-Jacques, et leur hospitalité lui donna le calme, la sécurité, l’aisance nécessaires pour composer la Nouvelle Héloïse et L’Émile[3].

  1. Morellet. Éloge de Mme Geoffrin.
  2. Morellet fut gratifié de 15 000 livres après son Mémoire sur la liberté du commerce des mers.
  3. Cf. Faguet. Les amies de Rousseau.