Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/81

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Anxieux, je me pelotonne dans mon coin. Je ne nage pas dans l’ivresse ! L’auto se cabre. Elle va nous tuer. Elle est folle cette demoiselle ! Un faux mouvement, une légère défaillance et là-bas au tournant…

L’aiguille tressaute : cent.

— Ça y est, hurlai-je. Quelques bonds désordonnés et le train se ralentit, se régularise. Je respire avec force. J’ai eu chaud.

— Je vous en donne des émotions fortes ! fit une voix moqueuse. Je regarde cette amazone du volant avec insistance. J’admire sa maîtrise et le calme du beau visage mat. Tout à l’heure, c’est presque avec regret que je vais la quitter.

— Au revoir, Mademoiselle.

— Au revoir, Monsieur.

J’ai dû retenir plus longuement qu’il ne le fallait sa main aux pressions énergiques, presque viriles. Nos regards se sont croisés et j’ai rougi de mon inadvertance. Ce soir, je vais rêver de la belle automobiliste. Tiens ! mais je n’ai guère pensé lire sur la plaque de contrôle l’identité et l’adresse de la jolie garçonne ? Allons je suis stupide. Comme on dit j’ai perdu mon bon sens. Ce n’est jamais le mauvais qu’on perd. À quoi cette adresse m’aurait-elle servi ? Décidément, mon esprit se détraque et, désinvolte je suis allé voir mon ami le docteur Darcel, toujours compatissant, toujours bienveillant.

Il résulte de cette entrevue que je vais passer à la radio, car j’ai déclaré d’importance mon intention formelle de quitter dès demain le sol granitique de Bretagne, vieille terre de mes pères ! Oui, je veux aller sans but bien défini, presque à l’aveuglette, promener mon infortune dans les rues de Paris, au hasard des hasards. Il me semble que ce changement d’air et d’habitudes me sera salutaire et que dans la capitale névrosée, mes soucis s’en iront au diable.