Page:Adam - La mésaventure, La Revue indépendante, Juin 1888.djvu/3

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Mais sa bouche mince et troussée aux commissures d’un mépris aristocratique, cette bouche en découpure de plaie mortelle, rosâtre, gouachée, superlativement fine, préhensive et retenue : voilà La Force.

Non sans une certaine terreur de sa brusque volonté effective pour toujours, Eva songe l’occasion manquée et qui, peut-être, ne se représentera. Se laisserait-elle vieille fille et languir ?…

Elle éploie son glauque éventail sur le sinistre de tels augures ; les branches d’écaille s’entr’ouvrent devant l’infini de la mer avec le bruit des foudres artificielles.

D’un geste net, la vierge décapite une fois pour toutes les fantômes errants par le vide, ces injurieux inspirateurs de craintes humiliantes et vaines. Plus calme, elle lève son buste contre l’horizon lunaire, enfouit dans sa poche le miroir consolateur et domine irrésistiblement les bosses innombrables des dunes.

Maintenant les arpèges accélérés d’un quadrille assaillent la coupole de fer ajouré où elle a pris sa pose contemplative des soirs, l’attente de l’unique Parsifal digne du Graal de sa vertu ; lui, qui desséchera les étangs de ses yeux, et cicatrisera la plaie mortelle de sa bouche avec l’électuaire des amours héroïques. Comme elle sera pure devant son cigare !

Néanmoins la mer déchante sa ballade. Amante inconsidérée elle se tord aux reflets de l’impassible lune qui, ronde, blonde et judicieuse, chemina entre les parterres d’étoiles et les espaliers de planètes, très ménagère de ses rayons.

Or avec le galop furieux des légendes et un vague cliquetis de fer apparurent sur la digue les deux cavaliers de la Romance. Ils allaient en allure de poursuite.