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HISTOIRE

C’est le moment décisif. La place de la Bastille présente un spectacle effrayant. Une immense barricade crénelée en ceint tout un côté, depuis la rue Bourdon jusqu’à la rue Jean Beausire, et se relie aux barricades du grand boulevard et à celles qui ferment l’entrée des rues de la Roquette, du faubourg Saint-Antoine et de Charenton. Le drapeau rouge flotte sur la colonne de Juillet. D’un côté, les maisons sont occupées par les insurgés. Deux d’entre elles, démantelées par les boulets et les obus, sont toutes fumantes encores et semblent prêtes à s’écrouler. De l’autre côté, les soldats ont pris position dans un chantier, d’où ils tirent, abrités par les planches, ils occupent aussi les maisons situées à l’angle de la rue Saint-Antoine et font de là des feux de mousqueterie. Des pièces de campagne, braquées contre les barricades, essayent, depuis quelques heures, mais sans aucun succès, de les ébranler et d’ouvrir un passage aux soldats.

Quand la colonne du général Négrier, déjà épuisée de fatigue, accablée par la chaleur et démoralisée par la disparition d’un assez grand nombre de soldats, aperçoit ce vaste espace vide que sillonnent les balles, elle est saisie de frayeur, elle hésite, elle recule presque. Le général feint de ne rien voir et continue d’avancer. Une décharge épouvantable part de la barricade ; elle fait onduler et ployer sa colonne. Négrier continue ; il va jusqu’au milieu de la place, suivi d’une douzaine d’hommes à peine. Rien ne le protège, rien ne le masque ; l’ombre de la colonne de Juillet trace seule une ligne étroite sur le sol inondé de lumière.

Le feu de l’ennemi redouble ; en vain on veut arracher Négrier à une mort presque certaine : « Laissez-moi, laissez-moi, » dit-il en se dégageant des bras de ceux qui essayent de le retenir ; et il avance toujours. Un coup de feu, parti du chantier, l’atteint ; le général chancelle : « Je meurs de la main d’un soldat, » dit-il avec une expression douloureuse à M. Trélat, qui le reçoit dans ses bras. Au