Page:Agoult - Histoire de la révolution de 1848, tome 2.djvu/81

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
77
DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

Paris fut jusqu’au matin en proie à un grand trouble. L’impression produite par ce que l’on savait et par ce que l’on soupçonnait des événements de la journée pesait sur tous les esprits. Ce long cortége de prolétaires qui, de l’arc de triomphe à l’Hôtel de Ville et de l’Hôtel de Ville à la Bastille, avait partout, sur son passage, notifié, imposé en quelque sorte à la bourgeoisie, avec une effrayante solennité, sa volonté muette et mystérieuse, jetait les imaginations dans une perplexité extraordinaire. Personne ne comprenait clairement le sens indéterminé de cette manifestation ; chacun l’interprétait à sa manière. La majeure partie des ouvriers qui s’étaient joints spontanément à la manifestation, dans un esprit naïf et sincère de fraternité républicaine, demeuraient persuadés qu’ils avaient donné au gouvernement un témoignage de respect et qu’ils l’avaient protégé contre un complot des carlistes. Plusieurs entre les chefs populaires, MM. Cabet, Raspail, Barbès, qui accusaient ce qu’ils appelaient le parti du National de conspirer au sein du gouvernement, d’accord avec M. Thiers, le retour de la duchesse d’Orléans et de son fils, avaient eu principalement en vue de raffermir la minorité du conseil et d’enlever M. de Lamartine, en lui montrant le peuple si fort et si sage, aux influences d’un entourage suspect. Les cinq ou six cents partisans de M. Blanqui, dont l’espoir était déjoué, n’osaient pas le laisser voir et feignaient de partager la joie populaire. M. Louis Blanc, qui avait eu l’initiative et la conduite principale de la manifestation, avait senti cependant qu’il n’en tenait pas tous les fils ; il se demandait à part lui ce que signifiait cette intervention occulte de quelques meneurs ; il s’étonnait aussi que M. Ledru-Rollin eût une part égale, sinon supérieure à la sienne, dans l’acclamation populaire.

On le voit, autant il y avait eu d’ordre, de régularité, de discipline extérieure dans cette grande procession populaire, autant il y avait de confusion dans l’esprit de ceux qui l’avaient préparée. Mais les jours qui suivirent en marquèrent le sens et jetèrent dans la bourgeoisie une grande