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LE VINGT-DEUX FÉVRIER.

juchés sur des tabourets derrière la mousseline bleue qui représentait les vagues.

Debout au milieu d’eux, droit et ferme comme un roc, était un homme enveloppé d’un grand manteau. Il avait les bras croisés, et sa physionomie exprimait un courage indomptable. Une épée brillait à son côté, un drapeau se balançait au-dessus de sa tête ; les vagues s’agitaient furieuses autour de lui, mais ses yeux étaient fixés sur le rivage lointain, et il paraissait inaccessible aux menaces de la tempête, au découragement de ses soldats, au danger et à la mort.

D’une seule voix le public s’écria :

Washington traversant la Delaware !

C’était frappant de ressemblance, et rien n’eut été mieux réussi, si tout à coup l’un des rameurs n’eût été pris d’une crampe. Les rames ne servaient cependant point ; pourtant un vétéran, qui ressemblait à Joë à s’y méprendre, laissa tout à coup tomber la sienne et se retourna avec colère vers un guerrier aux yeux noirs qui n’était autre que le taquin Grif. Ce brusque mouvement fit dégringoler plusieurs marins, et le bateau lui-même fut renversé sens dessus dessous.

Malgré les rires des spectateurs, le grand Washington ne se laissa pas abattre par ce désastre ; il saisit son drapeau d’une main ferme et resta sans sourciller au milieu de ce chaos de rames, de bottes, de bateau et de marins ensevelis sous les vagues en mousseline bleue. Ce courage et cette présence d’esprit ne pouvaient manquer d’exciter l’admiration des spectateurs. Le rideau tomba au milieu des applaudissements de chacun, mais les bravos n’étaient destinés qu’à Washington seul.