Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/118

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qu’il put. Comme on lui criait : « Eh ! eh ! où allez-vous, brave homme ? par ici ! par ici ! » il revint sur ses pas, et sortit du côté qui lui était indiqué, en s’excusant, avec une soumission, une humilité affectée, qui avait peine à se loger dans les traits sauvages et durs de ce fâcheux visage. Après celui-là, d’autres figures étranges continuèrent à se faire voir de temps en temps. Il n’eût pas été facile de dire quelle espèce d’hommes c’était ; mais on ne pouvait non plus les prendre pour d’honnêtes passants, comme ils voulaient le paraître. L’un entrait sous le prétexte de se faire montrer son chemin ; d’autres, devant la porte, ralentissaient le pas, et regardaient, du coin de l’œil, dans la chambre, à travers la cour, comme gens qui veulent voir sans donner du soupçon. Enfin, vers midi, cette fastidieuse procession finit. Agnese se levait de temps en temps, traversait la cour, se présentait sur la porte de la rue, regardait à droite et à gauche, et revenait en disant : « Personne, » parole qu’elle prononçait avec plaisir, et que Lucia entendait avec un plaisir semblable, sans que ni l’une ni l’autre en sût bien clairement la raison. Mais il resta de tout cela, chez toutes les deux, je ne sais quelle inquiétude, qui leur enleva, surtout à la fille, une grande partie du courage qu’elles avaient mis en réserve pour le soir.

Il faut cependant que le lecteur sache quelque chose de plus précis sur ces rôdeurs mystérieux ; et, pour l’informer du tout, nous devons retourner d’un pas en arrière, et aller retrouver don Rodrigo, que nous avons laissé hier seul dans une salle de son château, après le départ du père Cristoforo.

Don Rodrigo, comme nous l’avons dit, mesurait à grands pas, en avant et en arrière, cette salle, aux murs de laquelle étaient suspendus des portraits de famille de plusieurs générations. Quand il se trouvait contre un mur et se tournait de l’autre côté, il voyait vis-à-vis de lui un de ses ancêtres, homme de guerre, terreur des ennemis et de ses soldats, ayant le regard sévère, les cheveux droits et courts, des moustaches étirées, pointues, et en saillie sur les joues, le menton oblique : le héros était debout, avec ses houseaux, ses cuissards, sa cuirasse, ses brassards, ses gants, tout de fer, la main droite sur la hanche, et la gauche sur le pommeau de son épée. Don Rodrigo le regardait, et quand, arrivé dessous, il se retournait encore, voilà, lui faisant face, un autre de ses aïeux, magistral, terreur des plaideurs et des avocats, assis sur un