Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/127

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nourrissons sur leur cou, et menant par la main leurs enfants un peu plus grands, auxquels elles faisaient réciter leurs prières du soir. Les hommes retournaient avec leurs bêches et leurs pioches sur leurs épaules. À mesure que les portes des maisons s’ouvraient, on voyait briller, çà et là, les feux allumés pour le pauvre souper des familles. On entendait échanger dans la rue des saluts et quelques mots sur l’exiguïté de la récolte et la misère de l’année ; et, dominant toutes ces voix, résonnaient dans l’air les coups réglés de la cloche qui annonçaient la fin du jour. Lorsque Renzo vit que les deux indiscrets observateurs s’étaient retirés, il continua son chemin dans l’obscurité croissante, en faisant à voix basse un rappel, tantôt par un mot, tantôt par un autre, à chacun des deux frères. La nuit était close lorsqu’ils arrivèrent à la petite maison de Lucia.

Entre la première pensée d’une entreprise terrible et son exécution (a dit un barbare qui n’était pas sans génie), l’intervalle est un songe plein de fantômes et de frayeurs. Lucia était depuis plusieurs heures dans les angoisses d’un tel songe ; et Agnese, Agnese elle-même, l’auteur du conseil, était soucieuse et ne trouvait qu’avec peine des paroles pour donner du cœur à sa fille. Mais, au moment de se réveiller, c’est-à-dire au moment de commencer l’œuvre, l’âme se trouve toute changée. À la crainte et au courage qui s’y livraient un combat, succèdent une autre crainte et un autre courage ; l’entreprise se présente à l’esprit comme une nouvelle apparition ; quelquefois ce qui effrayait le plus d’abord semble tout à coup devenu facile ; quelquefois, au contraire, se montre grand et redoutable l’obstacle auquel on avait à peine prêté attention ; l’imagination recule troublée ; les membres semblent refuser d’obéir, et le cœur faillit aux promesses qu’il avait faites avec le plus d’assurance. Au faible coup que Renzo frappa à la porte, Lucia fut saisie d’une telle terreur qu’elle résolut dans ce moment de souffrir toute chose au monde, d’être pour toujours séparée de lui, plutôt que d’exécuter la détermination qui avait été prise ; mais quand il se fut montré et qu’il eut dit : « Me voici, allons ; » quand tous les autres se montrèrent prêts à se mettre en marche, comme pour une chose arrêtée et irrévocable, Lucia n’eut ni le temps ni la force d’élever des difficultés, et comme traînée, elle prit en tremblant un bras de sa mère, un bras de son fiancé, et marcha avec l’aventureuse compagnie.

En silence, dans les ténèbres, à pas mesurés, ils sortirent de la maison et prirent leur chemin hors du village. Il eût été plus court de traverser le village même ; car ainsi l’on allait droit à la maison de don Abbondio ; mais ils choisirent l’autre voie pour n’être pas vus. Passant par des sentiers à travers les jardins et les champs, ils arrivèrent près de cette maison, et là se divisèrent. Les deux fiancés restèrent cachés derrière le coin du bâtiment ; Agnese avec eux, mais un peu plus en avant, pour courir à temps vers Perpetua et s’en emparer ; Tonio et l’imbécile Gervaso, qui ne savait rien faire de lui-même et sans lequel rien ne se pouvait faire, se présentèrent hardiment à la porte et frappèrent.

« Qui est là à cette heure-ci ? cria une voix d’une fenêtre qui s’ouvrit en ce