Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/137

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non une fuite. Comme le chien qui accompagne un troupeau de pourceaux court tantôt ici, tantôt là, sur ceux qui se débandent, prend aux dents l’oreille de l’un et le tire vers le troupeau, de son nez en pousse un autre, aboie contre un autre encore qui sort en ce moment de la file, de même le pèlerin saisit au toupet l’un de ces hommes qui déjà touchait le seuil de la porte et le retire violemment en arrière ; il repousse en arrière avec son bourdon celui-ci, celui-là, qui s’y dirigeaient ; il crie après les autres qui courent en tout sens sans savoir où, et fait tant qu’il les rallie tous au milieu de la cour. « Vite, vite ! pistolets en main, couteaux prêts à jouer ; tous ensemble, et puis nous irons ; c’est ainsi que l’on va. Qui voulez qui nous touche si nous nous tenons bien ensemble, grands butors que vous êtes ? Mais si nous nous laissons attraper un à un, les paysans mêmes nous rosseront. Fi donc ! suivez-moi et marchez unis. » Après cette courte harangue, il se mit à leur tête, et sortit le premier. La maison, comme nous l’avons dit, était au bout du village : le Griso prit le chemin qui menait dehors, et tous le suivirent en bon ordre.

Laissons-les aller, et retournons un pas en arrière pour rejoindre Agnese et Perpetua que nous avons laissées dans un certain petit chemin. Agnese avait tâché d’éloigner l’autre le plus possible de la maison de don Abbondio ; et pendant quelque temps la manœuvre avait réussi. Mais tout à coup la servante s’était souvenue de la porte restée ouverte, et avait voulu retourner. Il n’y avait rien à dire à cela : Agnese, pour ne pas lui donner de soupçon, avait été obligée de tourner avec elle et de la suivre, tâchant néanmoins de la retenir chaque fois qu’elle la voyait bien animée dans le récit de ses mariages manqués. Elle faisait semblant de lui prêter grande attention, et, de temps en temps, pour le lui marquer ou pour soutenir le babil, elle disait : « Certainement, maintenant je vois ce que c’est : c’est très-bien, la chose est claire ; et puis ? et lui ? et vous ? » Mais pendant le manège elle se tenait à elle-même un autre discours. « Seront-ils sortis maintenant ? ou bien y sont-ils encore ? Quels étourdis nous avons été tous les trois, en ne songeant pas à convenir de quelque signal pour m’avertir quand ce serait fait ! C’est une fière sottise ! Mais elle est faite : il n’y a plus à présent d’autre remède que d’amuser cette femme le plus longtemps que je pourrai : au pis aller, ce sera un peu de temps perdu. » Ainsi, à petites marches et à petites pauses, elles étaient revenues jusqu’à peu de distance de la