Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/142

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ils ralentirent leur marche, et Agnese fut la première qui, reprenant haleine, rompit le silence pour demander à Renzo comment la chose s’était passée, et à Menico ce que c’était que ce diable dans la maison. Renzo raconta brièvement sa triste histoire ; et tous les trois se tournèrent vers l’enfant, qui rapporta plus clairement l’avis du père, après quoi il fit le récit de ce qu’il avait vu et risqué lui-même, et où n’était que trop la confirmation de cet avis. Ceux qui l’écoutaient en comprirent plus qu’il n’avait su dire : à cette révélation, ils frissonnèrent, s’arrêtèrent tous trois en même temps, échangèrent entre eux un regard d’épouvante ; et aussitôt, d’un mouvement unanime, tous trois mirent la main sur la tête ou sur les épaules du petit garçon, comme pour le caresser, pour le remercier tacitement d’avoir été pour eux un ange tutélaire, pour lui montrer la compassion qu’ils ressentaient de l’alarme qu’il avait éprouvée, du danger qu’il avait couru pour leur salut, et pour lui en demander en quelque sorte pardon. « Maintenant retourne à ta maison, pour que tes parents ne soient pas plus longtemps en peine sur ton compte, lui dit Agnese ; et, se rappelant les papaglinde promises, elle en prit quatre dans sa poche et les lui donna, ajoutant : « Prie le Seigneur que nous nous revoyions bientôt, et alors… » Renzo lui donna une berlinga neuve et lui recommanda beaucoup de ne point parler de la commission qu’il avait reçue du père ; Lucia le caressa de nouveau, lui dit adieu d’une voix affligée ; l’enfant attendri les salua tous, et s’en retourna. Ils se remirent en marche tout pensifs, les femmes devant, Renzo après elles, comme leur servant d’escorte. Lucia se tenait serrée au bras de sa mère, et se dérobait doucement et avec adresse à l’aide que le jeune homme lui offrait dans les pas difficiles de ce voyage hors des chemins frayés ; confuse intérieurement, au milieu même de son trouble, d’avoir été si longtemps seule avec lui et d’une manière si familière, lorsqu’elle s’attendait à devenir sa femme dans peu de moments. Maintenant que ce rêve était si douloureusement évanoui, elle se repentait d’avoir été trop loin, et, parmi tant de raisons de trembler, elle tremblait aussi par cette pudeur qui ne naît pas de la triste science du mal, par cette pudeur qui s’ignore elle-même, semblable à la peur de l’enfant qui tremble dans les ténèbres sans savoir pourquoi.

« Et la maison ? » dit une fois Agnese. Mais, quelque importante que fût la question, personne n’y répondit, parce que personne n’avait une réponse