Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/194

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— Je crois, mon maître, avoir donné des preuves…

— Eh bien donc ?

— Eh bien donc, reprit gaillardement le Griso, piqué d’honneur, eh bien donc, que votre seigneurie prenne que je n’ai rien dit : cœur de lion, jambe de lièvre, et je suis prêt à partir.

— Et moi je n’ai pas dit que tu ailles seul. Prends avec toi une couple de nos meilleurs hommes… le Sfregiato et le Tira-dritto, et puis va de bon cœur, et sois le Griso. Que diable ! Trois figures comme les vôtres et qui vont à leurs affaires, qui veux-tu qui ne soit bien aise de les laisser passer ? Il faudrait que les sbires de Monza fussent bien ennuyés de la vie pour la jouer contre cent écus à un jeu si périlleux. Et puis, et puis, je ne crois pas être si inconnu là-bas que la qualité d’homme à mon service n’y soit comptée pour rien. »

Après avoir ainsi fait un peu de honte au Griso de ses inquiétudes, il lui donna des instructions plus amples et plus détaillées. Le Griso prit ses deux compagnons, et partit avec une mine joyeuse et résolue, mais maudissant au fond du cœur et Monza, et les sentences, et les femmes, et les fantaisies des maîtres ; et il marchait comme le loup qui, poussé par la faim, le flanc rétréci, les côtes saillantes à les pouvoir compter, descend de ses montagnes où tout est neige, s’avance craintivement dans la plaine, s’arrête de temps en temps, une patte relevée, remuant sa queue à demi pelée, et de son nez en l’air interroge le vent, pour reconnaître s’il ne lui porterait point quelque odeur d’homme ou de fer ; il dresse ses oreilles pointues, et roule deux yeux couleur de sang où se font voir ensemble le pressant besoin d’une proie et la frayeur de la chasse à