Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/212

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L’homme au fagot le renverse sur les charbons ; un autre, avec un manche de pelle à demi brûlé, les attise ; la fumée augmente et s’épaissit, la flamme se ranime, et avec la flamme les cris s’élèvent plus bruyants encore : « Vive l’abondance ! Mort aux affameurs ! Mort à la disette ! Crève la provision ! Crève la junte ! Vive le pain ! »

À dire vrai, la destruction des blutoirs et des huches, la dévastation des fours et la ruine des boulangers ne sont pas les moyens les plus sûrs pour faire vivre le pain ; mais c’est là une de ces subtilités métaphysiques auxquelles une multitude n’arrive point. Pourtant, sans être grand métaphysicien, un homme y arrive quelquefois tout d’abord, tant qu’il est neuf dans la question ; et c’est seulement à force d’en parler et d’en entendre parler qu’il devient inhabile même à les comprendre. En effet, cette pensée s’était présentée à Renzo dès le principe, et lui revenait, comme nous l’avons vu, à tout moment. Toutefois il la garda pour lui ; car, parmi tant de visages, il n’y en avait pas un qui semblait dire : « Frère, si je me trompe, corrige-moi ; tu me feras plaisir. »

Déjà la flamme s’était de nouveau éteinte ; on ne voyait plus venir personne y porter de nouveaux aliments, et le peuple commençait à s’ennuyer, lorsque le bruit se répandit qu’on avait mis le siège devant un four au Cordusio, petite place ou carrefour peu loin de là. Souvent, en pareil cas, l’annonce d’une chose fait qu’elle a lieu. Avec ce bruit, vint à la multitude l’envie de courir en cet endroit : « J’y vais ; et toi, viens-tu ? Me voilà, allons, » étaient les mots que l’on entendait de tous côtés ; la foule se rompt et devient une procession. Renzo restait en arrière, ne bougeant tout au plus qu’autant qu’il était entraîné par le courant ; et il tenait en attendant conseil en lui-même pour savoir s’il se retirerait de la bagarre et retournerait au couvent chercher le père Bonaventure, ou s’il irait voir encore cette autre expédition. La curiosité de nouveau l’emporte. Il résolut cependant de ne pas aller se faire écraser les os ou même risquer quelque chose de pis en se fourrant au milieu de la cohue, mais de se tenir à quelque distance en observateur. Et se trouvant déjà un peu plus au large, il tira de sa poche son second pain, et, tout en l’entamant, il se mit à la queue de la tumultueuse armée.

Déjà, de la place, elle était entrée dans la rue étroite et courte de Pescheria Vecchia, et de là, passant sous cet arceau qui se présente de biais, elle avait gagné la place des Mercanti. Là il était bien peu de ces gens qui, en défilant devant la niche qui marque le milieu sur la façade de l’édifice alors appelé le Colleggio de’dottori, ne jetât un coup d’œil vers la grande statue qui s’y montrait, vers cette figure sévère, sombre, rébarbative, et je ne dis pas assez, de Philippe II, qui, même de ses traits de marbre, imposait un je ne sais quoi de respect, et, le bras tendu, semblait être prête à dire : « Gare si je descends, marmaille ! »

Cette statue n’est plus là, par une circonstance singulière. Environ cent soixante-dix ans[1] après l’événement que nous racontons, on s’avisa un jour

  1. Le rapprochement de ces dates indique assez qu’il s’agit ici de ce qui se passa pendant