Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/215

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L’infortuné errait de chambre en chambre, pâle, sans haleine, frappant ses mains l’une dans l’autre, se recommandant à Dieu et conjurant ses domestiques de tenir bon et de lui trouver quelque moyen de se sauver. Mais comment et par où ? Il monte au galetas ; d’une lucarne il jette en tremblant un regard sur la rue et la voit farcie de furieux ; il entend les voix qui demandent sa mort, et, plus terrifié que jamais, il se retire et va chercher le recoin le plus sûr et le plus caché. Là, blotti et ramassé sur lui-même, il écoutait ; il écoutait si le terrible bruit ne diminuait, pas, s’il ne se faisait pas quelque relâche dans le tumulte ; mais, entendant au contraire les rugissements s’élever plus féroces et plus assourdissants, et les coups redoubler d’activité, le cœur saisi d’un nouvel assaut d’épouvante, il se bouchait bien vite les oreilles. Puis, comme hors de lui-même, les dents serrées, le visage contracté, il tendait les bras et portait ses poings en avant, comme s’il voulait appuyer la porte… Du reste on ne peut savoir précisément ce qu’il faisait, puisqu’il était seul ; et l’histoire est obligée de deviner, heureusement qu’elle en a l’habitude.

Renzo cette fois se trouvait au fort de la bagarre, et non poussé là par la foule, mais pour s’y être mis de sa propre volonté. À ces premières paroles de sang qui s’étaient fait entendre, il avait senti tout le sien se troubler ; quant au saccagement, il n’aurait pas trop su dire si c’était bien ou mal dans cette circonstance ; mais l’idée du meurtre lui causa une subite horreur. Et quoique par cette funeste docilité des esprits passionnés pour les assertions passionnées du plus grand nombre, il fût très-convaincu que le vicaire était la cause principale de la disette et l’ennemi des pauvres, cependant, ayant, dès les premiers mouvements de la foule, entendu par hasard quelques mots qui indiquaient la volonté de faire tous les efforts possibles pour le sauver, il s’était aussitôt proposé de prêter la main à cette œuvre. Telle était l’intention dans laquelle, se fourrant parmi les autres, il s’était avancé presque jusqu’à cette porte que par toutes sortes de moyens on s’efforçait d’ouvrir. Les uns, avec des cailloux, frappaient sur les clous de la serrure pour l’enfoncer ; d’autres, munis de ciseaux, de crochets, de marteaux, cherchaient à faire l’ouvrage plus en règle ; d’autres, en même temps, avec des pierres, des couteaux dépointés, des clous, des bâtons, leurs ongles, faute de mieux, s’attaquaient au mur, en détachaient le mortier et s’industriaient à enlever les briques pour faire une brèche. Ceux qui ne pouvaient opérer eux-mêmes animaient les assaillants par leurs cris ; mais aussi, restant là les mains oisives, ils gênaient d’autant plus le travail, embarrassé déjà par la concurrence empressée et le peu d’ordre des ouvriers ; car, grâce au ciel, il arrive quelquefois dans le mal, ce qui se voit trop souvent dans le bien, que ceux qui s’y donnent avec le plus d’ardeur deviennent un obstacle.

Les magistrats qui les premiers eurent avis de ce qui se passait firent aussitôt demander du secours au commandant du château dit alors de Porta-Giovia, et ce commandant envoya sur les lieux un certain nombre de soldats. Mais, avec le temps qu’il fallut pour porter l’avis, donner l’ordre, réunir la troupe, et à celle-ci pour se mettre en marche et faire le chemin, un vaste siège était déjà établi