Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/231

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promener et qu’on en mette de meilleurs ; et d’ailleurs, comme je dis, nous serons là, nous autres, pour donner un coup de main. Et qu’on ordonne aux docteurs d’écouter les pauvres et de parler pour la défense de la raison. Dis-je bien, messieurs ? »

Renzo avait parlé avec tant de verve, que, dès son exorde, une grande partie de ceux qui étaient rassemblés là, suspendant tout autre discours, s’étaient tournés vers lui ; et, au bout de quelques instants, tous étaient devenus ses auditeurs. Un applaudissement, où se confondaient les cris de : « Bravo ; c’est sûr : il a raison : ce n’est que trop vrai, » fut comme la réponse de l’auditoire. Les critiques, cependant, ne manquèrent pas. « Ah oui ! disait l’un ; mettez-vous à écouter les montagnards : ce sont tous des avocats ; » et il s’en allait. « À présent, murmurait un autre, tout batteur de pavé voudra dire la sienne ; et, pour en vouloir trop faire, nous n’aurons pas le pain à bon marché, ce qui est pourtant ce que nous avons voulu obtenir. » Mais Renzo n’entendit que les compliments ; qui lui prenait une main, qui lui prenait l’autre. « Au revoir, demain. — Où ? — Sur la place du Duomo. — C’est bien. — C’est bien. — Et quelque chose se fera.

— Qui de ces braves messieurs veut bien m’indiquer une hôtellerie où je puisse aller manger un morceau et dormir en pauvre garçon ? dit Renzo.

— Me voici prêt à vous servir, brave jeune homme, dit l’un des assistants qui avait écouté attentivement la prédication et n’avait encore dit mot. Je sais une auberge qui est tout juste votre fait ; et je vous recommanderai au maître qui est un honnête homme et mon ami.

— Ici près ? demanda Renzo. — Pas bien loin, répondit l’autre. »

L’assemblée se sépara ; et Renzo, après plusieurs serrements de mains inconnues, s’achemina avec son guide, en le remerciant de sa complaisance.

« De quoi ? disait celui-ci : une main lave l’autre, et toutes deux lavent le visage. Ne doit-on pas rendre service à son prochain ? » Et, tout en marchant, il faisait à Renzo, par forme de conversation, tantôt une question, tantôt une autre. « Ce n’est pas que je sois curieux de savoir vos affaires ; mais vous me paraissez fatigué : de quel pays venez-vous ?

— Je viens, répondit Renzo, de bien loin : de Lecco.

— De Lecco ? Est-ce que vous êtes de Lecco ? Pauvre jeune homme ! Autant que j’ai pu le comprendre par ce que vous avez dit, on vous en a fait de belles.

— Eh ! mon cher brave homme ! j’ai dû encore parler avec un peu de politique ; mais… suffit ; quelque jour cela se saura ; et alors… Mais je vois ici une enseigne d’auberge ; et, par ma foi ! je n’ai pas envie d’aller plus loin.

— Non, non ; venez là où je vous ai dit ; nous allons y être, dit le guide : ici vous ne seriez pas bien.

— Bah ! dit le jeune homme ; je ne suis pas un petit seigneur élevé dans du coton : la première chose venue à mettre dans mon estomac, et une paillasse, c’est tout ce qu’il me faut ; ce qui m’importe, c’est de trouver vite l’une et l’autre. À la Providence ! » Et il entra sous une large porte d’assez laide appa-