Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/238

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tirait fortement à lui pour l’obliger à se rasseoir. Encore une goutte, ne me faites pas cet affront. »

Mais l’ami, tirant de son côté, se dégagea, et, laissant Renzo faire un galimatias d’instances et de reproches, il dit de nouveau : « Bonne nuit ; » et s’en fut. Il était déjà dans la rue que Renzo lui en contait encore pour retomber ensuite comme un plomb sur son banc. Il considéra ce verre qu’il avait rempli ; et, voyant passer le garçon devant la table, il lui fit signe de s’arrêter, comme s’il avait quelque affaire à lui communiquer ; puis il lui montra le verre, et, prononçant les mots avec une solennelle lenteur, les détachant l’un de l’autre d’une manière toute particulière, il dit : « Le voilà ; je l’avais préparé pour cet honnête homme. Voyez ; pleine rasade ; tout à fait en ami ; mais il ne l’a pas voulu. Les gens ont quelquefois de singulières idées. Ce n’est pas ma faute ; mon bon cœur s’est assez fait voir. Maintenant, puisque la chose est faite, il ne faut pas le laisser perdre. » Cela dit, il prit le verre et le vida d’un trait.

« Je comprends, dit le garçon en s’en allant.

— Ah ! vous comprenez, reprit Renzo ; donc c’est vrai ce que je dis. Ce que c’est que de parler juste ! »

Ici il ne faut rien moins que l’amour que nous avons voué à la vérité pour nous faire poursuivre fidèlement un récit qui fait si peu d’honneur à un personnage si essentiel, on pourrait presque dire au héros de notre histoire. Mais, par suite de cette même impartialité, nous devons avertir aussi que c’était la première fois que pareille chose arrivait à Renzo ; et c’est même à son manque d’habitude de semblables désordres qu’il faut attribuer en grande partie tout ce que le premier auquel il se livra eut de fatal pour lui. Ces quelques verres qu’il avait dans le principe avalés l’un sur l’autre, contre sa coutume, tant à cause de l’altération qu’il éprouvait que par un certain trouble d’esprit qui ne lui laissait rien faire avec mesure, lui avaient subitement porté à la tête, tandis que pour un buveur un peu exercé ils n’auraient produit d’autre effet que d’apaiser sa soif. À ce sujet, notre anonyme fait une observation que nous répéterons pour ce qu’elle peut valoir. Les habitudes honnêtes et réglées, dit-il, portent avec elles cet avantage, parmi tant d’autres, que, plus elles sont anciennes et enracinées chez un homme, plus il est sujet, pour peu qu’il s’en éloigne, à se ressentir aussitôt de cet écart, de manière qu’il en conserve ensuite un long souvenir et s’instruit par sa faute même.

Quoi qu’il en soit, lorsque ces premières fumées eurent monté au cerveau de Renzo, le vin et les paroles continuèrent d’aller leur double train, sans règle ni mesure ; et, au moment où nous l’avons laissé, sa contenance n’était déjà rien moins qu’assurée. Il se sentait une grande envie de parler. Les auditeurs, ou du moins ceux qu’il pouvait prendre pour tels, ne lui manquaient pas ; et pendant quelque temps les mots étaient venus d’assez bonne grâce se laisser arranger tant bien que mal dans sa bouche. Mais peu à peu le travail d’achever les phrases commença à lui devenir singulièrement difficile. La pensée qui s’était présentée vive et nette à son esprit se perdait dans un nuage et s’évanouissait tout à coup ; et le mot, après s’être longtemps fait attendre, n’était