Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/242

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mouvement de conversion eût été une culbute. Il se tourna donc, et, du bras qui lui restait libre, il allait traçant et décrivant en l’air certains saluts, à la manière d’un nœud de Salomon.

« Allons-nous coucher, allons-nous coucher, » dit l’hôte en le traînant plus fort ; il lui fit enfiler la porte ; et, avec plus de peine encore, il le tira jusqu’en haut de ce petit escalier, et puis dans la chambre qu’il lui avait destinée. Renzo, en voyant le lit qui l’attendait, se réjouit ; il regarda tendrement l’hôte avec deux yeux qui tantôt brillaient plus que jamais et tantôt s’éclipsaient, comme deux mouches luisantes ; il chercha à se mettre en équilibre sur ses jambes, et tendit la main vers le visage de l’hôte, pour lui prendre la joue, en signe d’amitié et de reconnaissance ; mais il n’y put réussir. « Cher hôte ! parvient-il cependant à dire, je vois maintenant que tu es un brave homme ; voilà une bonne œuvre, celle de donner un lit à un bon garçon. Mais cette tracasserie pour le nom et le prénom, cela n’était pas d’un honnête homme. Par bonheur que j’ai aussi, moi, ma petite part de malice… »

L’hôte qui ne croyait pas que ce garçon pût encore si bien lier ses idées, l’hôte qui, par une longue expérience, savait combien les hommes, dans cet état, sont plus sujets que de coutume à changer d’avis, voulut profiter de cet éclair de raison pour faire une nouvelle tentative. « Mon cher enfant, dit-il d’une voix et avec des manières toutes gracieuses, je ne l’ai pas fait pour vous importuner ni pour savoir vos affaires. Que voulez-vous ? c’est la loi ; il nous faut aussi, nous autres, y obéir, autrement nous serions les premiers à en porter la peine. Il vaut mieux les contenter, et… De quoi s’agit-il après tout ? Belle chose ! dire deux mots. Non pas pour eux, mais pour me faire plaisir, à moi. Allons, ici entre nous, entre quatre yeux, faisons notre besogne ; dites-moi votre nom, et… et puis mettez-vous au lit avec le cœur en paix.

— Ah ! coquin ! s’écria Renzo : ah ! fripon ! tu me reviens encore avec cette infamie du nom, du prénom et de l’affaire ?

— Tais-toi, farceur, mets-toi au lit, » dit l’hôte.

Mais Renzo n’en continuait que de plus belle : « Je comprends, tu es de la ligue aussi, toi. Attends, attends, que je l’arrange. » Et tournant la tête vers l’escalier, il commençait à crier encore plus fort : « Amis, l’hôte est de la…

— Je l’ai dit pour rire, cria celui-ci sur le nez de Renzo, en le poussant vers le lit. Pour rire, n’as-tu pas vu que je le disais pour rire ?

— Ah ! pour rire ; à présent tu parles bien. Si tu l’as dit pour rire… Il y a véritablement de quoi rire, et il tomba de tout son poids sur le lit.

— Allons, déshabillez-vous vile, dit l’hôte, et au conseil il joignit l’aide ; car ce n’était pas de trop. Quand Renzo eut ôté sa casaque, ce qui ne se fit pas sans peine, l’hôte aussitôt s’en empara et porta les mains aux poches pour voir si la bourse y était. Il la trouva, et, pensant que le lendemain celui qu’il avait maintenant sous son toit aurait à faire ses comptes avec tout autre que lui, et que cette bourse tomberait probablement dans des mains, d’où un hôtelier ne saurait la faire sortir, il voulut essayer de régler au moins cette autre affaire.

— Vous êtes un bon garçon, un honnête homme, n’est-ce pas ? dit-il.