Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/243

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— Bon garçon, honnête homme, répondit Renzo, tout en faisant lutter ses doigts contre les boutons des vêtements qu’il n’avait pu encore ôter de dessus lui.

— Bien, répliqua l’hôte, payez donc maintenant notre petit compte, parce que demain j’ai à sortir pour certaines affaires.

— C’est juste, dit Renzo : je suis fin, mais honnête homme… Mais l’argent ? où aller trouver l’argent à présent ?

— Le voici, dit l’hôte, et, mettant en œuvre toute sa pratique du métier, toute sa patience, toute son adresse, il parvint à établir le compte de Renzo et à se payer.

— Donne-moi un coup de main pour finir de me déshabiller, notre hôte, dit Renzo. Je sens, vois-tu bien, que tu avais raison et que j’ai grand sommeil. »

L’hôte lui prêtait l’aide qu’il demandait ; il étendit même sur lui la couverture, et lui dit d’un ton assez brusque : « Bonne nuit ! » tandis que l’autre déjà ronflait. Puis, par cette espèce d’attrait qui quelquefois nous retient à considérer un objet de déplaisance à l’égal d’un objet d’amour, et qui peut-être n’est autre chose que le désir de connaître ce qui agit fortement sur notre âme, il s’arrêta un moment à contempler cet hôte si fâcheux pour lui, levant la lampe sur le visage de Renzo et, de sa main étendue, y rabattant la lumière, à peu près dans cette altitude où l’on représente Psyché, lorsqu’elle est à lorgner furtivement les formes de son époux inconnu. « Grand butor ! » dit-il en lui-même au pauvre jeune homme endormi ; « tu es bien allé chercher ce qui te pend à l’oreille. Demain ensuite tu me diras ce que tu y trouves de plaisir. Rustauds qui voulez courir le monde, sans savoir de quel côté le soleil se lève, pour vous mettre dans l’embarras, vous et votre prochain ! »

Cela dit ou pensé, il retira la lampe, se retourna, sortit de la chambre et ferma la porte à clef. Puis, du palier, il appela l’hôtesse, à laquelle il dit de laisser ses enfants sous la garde d’une servante et de descendre à la cuisine pour le remplacer. « Il faut que je sorte, ajouta-t-il, à cause d’un étranger venu ici je ne sais comment, pour mon malheur ; » et il lui raconta succinctement la désagréable aventure. Puis il lui dit encore : « Aie l’œil à tout ; et surtout prudence dans cette maudite journée. Nous avons là-bas un tas de garnements qui, avec le vin qu’ils boivent, et mal embouchés comme ils sont de leur nature, en disent de toutes les couleurs. En un mot, si quelque impertinent…

— Oh ! je ne suis pas une petite enfant, et je sais ce qui est à faire ; jusqu’à présent, je ne crois pas qu’on puisse dire…