Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/251

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celui-là le prisonnier, puis l’autre camarade ; et enfin il se met lui-même à la suite. Arrivés tous dans la cuisine, et pendant que Renzo dit : « Et ce bienheureux hôte, où s’est-il fourré ? » le notaire fait un autre signe aux sbires, qui saisissent l’un la main droite, l’autre la main gauche du jeune homme, et vite vite lui lient les poings avec certains instruments qui, par cette hypocrite figure de rhétorique dite euphémisme, sont appelés manchettes. Ils consistaient (nous regrettons d’avoir à descendre dans ces détails peu dignes de la gravité de l’histoire, mais la clarté du récit l’exige), ils consistaient en une petite corde un peu plus longue que le tour d’un poignet ordinaire, et aux deux bouts de laquelle se trouvaient deux petits morceaux de bois faisant l’office de garrots. La corde embrassait le poignet du patient ; les morceaux de bois, passés entre le troisième et le quatrième doigt de celui qui le tenait, restaient renfermés dans la main de celui-ci, de manière qu’en les tournant il serrait le lien à volonté, ce qui lui donnait le moyen, non-seulement d’assurer sa capture, mais aussi de martyriser un captif récalcitrant ; et, à cette fin, la corde avait plusieurs nœuds.

Renzo se débat, crie : « Quelle trahison est ceci ? À un honnête homme !… » Mais le notaire qui, pour chaque fait un peu fâcheux, avait de bonnes paroles toutes prêtes, lui dit : « Prenez patience, ils font leur devoir. Que voulez-vous ? ce sont toutes formalités ; et nous ne pouvons nous-mêmes traiter les gens comme le voudrait notre cœur. Si nous ne faisions ce qui nous est ordonné, nous serions frais, nous autres ; plus mal que vous. Prenez patience. »

Pendant qu’il parlait, les deux hommes chargés d’opérer donnèrent un tour aux petits garrots. Renzo s’apaisa comme un cheval revêche qui sent sa lèvre serrée dans les morailles, et s’écria : « Patience !

— Bravo ! mon enfant, dit le notaire, c’est la vraie manière d’en venir à bien. Que voulez-vous ? c’est un ennui ; je le sens comme vous ; mais, en vous conduisant comme il faut, en un moment vous serez quitte. Et puisque je vous vois si bien disposé, porté d’inclination comme je suis moi-même à vous aider, je veux vous donner encore un autre avis, pour votre bien. Croyez ce que je vous dis, moi qui ai la pratique de ces sortes de choses : allez tout droit votre chemin, sans regarder de côté et d’autre, sans vous faire remarquer : de cette manière personne ne fait attention à vous, personne ne s’aperçoit de rien ; et votre honneur est sain et sauf. Dans une heure, vous allez être libre : il y a tant à faire, qu’ils seront pressés eux-mêmes de vous expédier : et d’ailleurs je parlerai… Vous irez à vos affaires, et personne ne saura que vous avez été dans les mains de la justice. Et vous autres, continua-t-il en se tournant d’un air sévère vers les sbires, prenez bien garde de lui faire mal ; car je le protège : vous avez votre devoir à faire ; mais rappelez-vous que c’est un brave homme, un jeune homme de condition honnête, qui, dans peu, sera en liberté, et qu’il doit tenir à son honneur. Marchez de manière que personne ne s’aperçoive de rien ; comme trois honnêtes gens qui sont à la promenade. » Et d’un ton impératif, avec un sourcil menaçant, il conclut par ces mots : « Vous m’entendez ? » Puis, se tournant vers Renzo, avec le sourcil lisse et calme, et une figure redevenue subitement riante, qui semblait dire : Oh ! nous sommes amis, nous