Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/252

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deux ! il lui dit de nouveau à demi-voix : « Prudence ; suivez mon conseil ; marchez tranquille et recueilli ; fiez-vous à qui vous veut du bien : allons. » Et le convoi se mit en marche.

De toutes ces belles paroles cependant, Renzo n’en crut pas une ; ni que le notaire eût pour lui plus d’affection que pour les sbires, ni qu’il prît tant à cœur sa réputation, ni qu’il eût la moindre intention de l’aider : il comprit fort bien que cet honnête homme, craignant qu’il ne se présentât dans la rue quelque occasion pour son prisonnier de s’échapper de ses mains, mettait en avant toutes ces belles raisons pour le détourner de chercher à la voir et d’en profiter ; de sorte que toutes ces exhortations ne servirent qu’à le confirmer dans le dessein que déjà il avait en tête : celui de faire tout le contraire.

Que de là on n’aille pas conclure que le notaire était, dans l’art de la ruse, novice et sans expérience ; car on serait dans l’erreur. Il y était, au contraire, un des plus habiles, dit notre historien qui paraît avoir été de ses amis : mais, dans ce moment, il avait l’âme agitée. De sang-froid, je vous réponds qu’il se serait grandement moqué de celui qui, pour engager quelqu’un à faire une chose suspecte en elle-même, la lui aurait suggérée, l’aurait voulu inculquer dans son esprit, et cela sous ce misérable semblant de lui donner, en ami, un conseil désintéressé. Mais les hommes, lorsqu’ils sont inquiets et agités, et qu’ils voient ce qu’une personne pourrait faire, ont tous une tendance à le lui demander instamment, à plusieurs reprises et sous toutes sortes de prétextes ; et ceux qui pratiquent la ruse, lorsqu’ils sont dans une situation semblable, subissent eux-mêmes en ceci la commune loi. De là vient qu’en de telles circonstances ils font le plus souvent une si triste figure. Ces inventions si heureuses, ces malices si adroitement combinées, par lesquelles ils sont habitués à vaincre, qui sont devenues pour eux comme une seconde nature, et qui, mises en œuvre opportunément, conduites avec le calme d’esprit, avec la sérénité de jugement nécessaire, portent leur coup avec tant de perfection et de secret, qui même, lorsqu’elles sont connues après le succès, obtiennent des applaudissements universels, ces mêmes inventions, ces mêmes malices, dans un moment de presse et de crise, ne sont plus employées par ces pauvres gens qu’avec précipitation, à l’étourdie, sans formes et sans grâce ; de sorte qu’à les voir s’ingénier et se démener de cette façon, on se sent pris tout à la fois d’envie de rire et de pitié ; et celui qu’alors ils prétendent duper, bien qu’il n’ait pas leur finesse, découvre parfaitement tout leur jeu et retire de leurs artifices des lumières dont il fait son profit contre eux-mêmes. C’est pourquoi l’on ne peut trop recommander à ceux qui font profession de la ruse, de garder toujours leur sang-froid, ou d’être toujours les plus forts, ce qui est le plus sûr.

Renzo commença donc, dès qu’ils furent dans la rue, à porter ses regards çà et là, à montrer sa personne à droite et à gauche, à prêter l’oreille. Il n’y avait pourtant pas extraordinairement de monde ; et, quoiqu’on pût lire sans peine sur la figure de plus d’un passant je ne sais quoi de séditieux, chacun cependant faisait droit son chemin, et la sédition proprement dite n’existait pas.

« Prudence, prudence ! lui murmurait le notaire derrière le dos : votre hon-