Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/256

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porte il fallait sortir pour aller à Bergame ; et quand même il l’aurait su, il ignorait par où l’on allait à cette porte. Il fut un moment sur le point de se faire indiquer le chemin par quelqu’un de ses libérateurs ; mais comme, dans le peu de temps qu’il avait eu pour méditer sur ses aventures, il lui avait passé par l’esprit certaines idées dignes d’être approfondies sur ce fourbisseur, père de quatre enfants, qui avait été si obligeant pour lui, il crut devoir aller au plus sûr en ne faisant pas connaître ses projets à une troupe nombreuse, parmi laquelle pouvait se trouver quelque autre personnage de même espèce, et il prit tout aussitôt le parti de commencer par s’éloigner de là au plus vite, sauf ensuite à demander son chemin dans un endroit où personne ne saurait qui il était, ni pourquoi il faisait cette demande. Il dit à ses libérateurs : « Mille grâces, braves gens, que le ciel vous récompense ! » et sortant par le passage qui lui fut immédiatement ouvert, il prit sa course et disparut. Se jetant dans une petite rue, en enfilant une autre, tournant à chaque carrefour, il courut longtemps sans savoir où. Lorsqu’il jugea s’être suffisamment éloigné, il ralentit le pas pour ne pas donner de soupçons ; et se mit à regarder de côté et d’autre pour choisir la personne à qui il pourrait adresser sa question, quelque face à inspirer confiance. Mais en ceci encore, il y avait du scabreux. La question par elle-même était suspecte ; le temps pressait ; les sbires, à peine dégagés de l’obstacle, avaient sans doute dû se remettre sur la piste du fugitif ; le bruit de cette fuite pouvait être arrivé jusque-là ; et dans des moments si courts, Renzo eut peut-être à faire dix jugements physionomiques avant de trouver la figure qui lui pouvait convenir. Cet homme dodu qui s’étalait debout sur la porte de sa boutique, les jambes écartées, les mains derrière le dos, le ventre en avant, le menton en l’air avec un riche double menton au dessous, et qui, n’ayant rien autre à faire, allait d’un jeu alternatif soulevant sur la pointe de ses pieds et laissant retomber sur ses talons sa tremblante masse, avait une mine de bavard curieux qui, au lieu de donner des réponses, aurait fait des interrogations. Cet autre qui venait à lui ses yeux fixes et la bouche demi-béante, loin de pouvoir vite et bien montrer leur chemin à ceux qui l’ignoraient, semblait à peine connaître le sien. Ce jeune garçon, qui, à dire vrai, paraissait fort éveillé, avait tout l’air aussi d’être plus malin encore, et probablement aurait trouvé fort divertissant d’envoyer un pauvre villageois d’un côté tout opposé à celui où le villageois désirait se rendre. Tant il est vrai que, pour l’homme dans l’embarras, presque tout est embarras nouveau ! Voyant enfin un passant qui arrivait d’un pas pressé, il pensa que celui-ci, ayant apparemment quelque affaire urgente, lui répondrait tout de suite et sans verbiages ; et l’entendant parler tout seul, il jugea que ce devait être un homme véridique. Il l’accosta et dit : « S’il vous plaît, monsieur, par où faut-il passer pour aller à Bergame ?

— Pour aller à Bergame ? Par la porte Orientale.

— Merci ; et pour aller à la porte Orientale ;

— Prenez cette rue à main gauche ; elle vous conduira à la place du Duomo ; ensuite…