Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/257

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— Cela suffit, monsieur ; le reste, je le sais. Bien des grâces. » Et, d’un pas plus que leste, il s’achemina du côté qui venait de lui être indiqué. L’autre le suivit des yeux un moment, et, rapprochant dans sa pensée cette façon d’aller et cette demande, il se dit intérieurement : « Ou il a joué le tour à quelqu’un, ou quelqu’un veut le lui jouer à lui-même. »

Renzo arrive sur la place du Duomo ; il la traverse, passe à côté d’un tas de cendres et de charbons éteints, et reconnaît les restes du feu de joie auquel il avait assisté la veille ; il longe le perron du Duomo, revoit le four des béquilles, à demi démoli et gardé par des soldats ; il suit tout droit la rue par laquelle il était venu avec la foule ; il arrive au couvent des capucins ; il jette un coup d’œil sur cette place et sur la porte de l’église, et dit en lui-même en soupirant : « C’était pourtant un bon conseil que me donnait hier ce moine, lorsqu’il me disait d’attendre dans l’église et d’y faire pendant ce temps un peu de prières. »

Ici, s’étant arrêté un moment à regarder avec attention la porte par laquelle il lui fallait passer, et la voyant, de la distance où il était, gardée par bien du monde, ayant d’ailleurs l’imagination un peu troublée (c’est pardonnable ; il y avait de quoi), il éprouva une certaine répugnance à affronter le péril de ce passage. Il avait sous la main un lieu d’asile où sa lettre lui eût été de bonne recommandation ; il fut tenté fortement d’y entrer. Mais aussitôt, reprenant courage, il pensa : « Oiseau des bois, tant que cela se peut. Qui est-ce qui me connaît ? Au fait, les sbires ne se seront pas divisés par morceaux, pour aller m’attendre à toutes les portes. » Il regarda par derrière pour voir si par hasard ils ne viendraient pas de ce côté : il ne vit ni sbires ni autres personnes qui parussent s’occuper de lui. Il se remet en marche, retient ces malheureuses jambes qui voulaient toujours courir, tandis qu’il ne fallait que marcher ; et tout doucement, sifflant un air en demi-ton, il arrive à la porte.

Il y avait sur le passage même un certain nombre d’agents des gabelles, et pour renfort des miquelets espagnols ; mais tous portaient leur attention vers le dehors, pour ne pas laisser entrer de ces gens qui, à la nouvelle d’une émeute, y accourent comme les corbeaux sur le champ où s’est donnée une bataille ; de manière que Renzo, avec son air d’indifférence, regardant à terre, et marchant d’un pas moyen entre celui du promeneur et celui du voyageur, sortit sans que personne lui dît rien ; mais son cœur battait fort. Voyant à droite un sentier, il le prit pour éviter la grande route, et chemina longtemps avant d’oser même regarder derrière lui.

Il va, il va ; il trouve des fermes, il trouve des villages ; il passe tout droit sans en demander le nom ; il est sûr de s’éloigner de Milan, il espère aller vers Bergame ; pour le moment, c’est tout ce qu’il lui faut. De temps en temps il se retournait, et de temps en temps aussi il regardait et frottait tantôt l’un, tantôt l’autre de ses deux poignets encore un peu endoloris et marqués d’un cercle rouge qu’y avait laissé la petite corde. Ses pensées étaient, comme chacun peut se l’imaginer, un mélange confus de repentir, d’inquiétudes, de colères, de tendresses. Elles s’exerçaient laborieusement à recoudre l’une à l’autre les choses qu’il avait dites et qu’il avait faites le soir précédent, à découvrir la partie