Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/261

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— Il faudrait y être pour le savoir, dit Renzo.

— Mais vous, ne venez-vous pas de Milan ?

— Je viens de Liscate, répondit rondement le jeune homme qui avait en attendant pensé à sa réponse. Il en venait en effet, rigoureusement parlant, puisqu’il y avait passé ; et il en avait appris le nom, à un certain endroit de sa route, d’un passant qui lui avait indiqué ce village comme le premier qu’il devait traverser pour arriver à Gorgonzola.

— Oh ! dit l’autre, comme s’il avait voulu dire : Vous auriez mieux fait de venir de Milan, mais patience. Et à Liscate, ajouta-t-il, ne savait-on rien de Milan ?

— Il se pourrait fort bien qu’on y sût quelque chose, répondit le montagnard, mais je n’y ai rien entendu dire ; il prononça ces mots de cette façon particulière qui semble signifier : j’ai fini. Le curieux retourna à sa place, et un moment après, l’hôte vint servir notre voyageur.

— Combien y a-t-il d’ici à l’Adda ? lui dit celui-ci, à peu près entre les dents, et de ce ton d’homme endormi que nous lui avons vu prendre quelquefois…

— À l’Adda, pour la passer ? dit l’hôte.

— C’est-à-dire… oui… à l’Adda.

— Voulez-vous passer par le pont de Cassano ou sur le bac de Canonica ?

— Par où que ce soit… Ce n’est que par curiosité que je le demande.

— Ah ! c’est que ces endroits sont ceux où passent les honnêtes gens, les gens qui peuvent rendre compte de leurs actions.

— C’est bien ; et combien y a-t-il ?

— Vous pouvez compter à peu près sur six milles, tant d’un côté que de l’autre.

— Six milles ! Je ne croyais pas qu’il y eût tant, dit Renzo. Et pour quelqu’un, reprit-il d’un air d’indifférence qui allait jusqu’à l’affectation, et pour quelqu’un qui aurait besoin de prendre un chemin plus court, il doit y avoir d’autres endroits où l’on peut passer ?

— Oui sans doute, répondit l’hôte, en fixant sur le visage du jeune homme deux yeux pleins d’une curiosité maligne. Il n’en fallut pas davantage pour faire expirer dans la bouche de celui-ci les autres questions qu’il avait préparées. Il tira le plat vers lui ; et, regardant la demi-bouteille que l’hôte avait aussi posée sur la table, il dit : Le vin est-il franc ?

— Comme l’or, dit l’hôte. Demandez à toutes les personnes du pays et des environs qui s’y connaissent ; et d’ailleurs, vous le goûterez. Et en disant ces mots, il retourna vers la compagnie.

— Maudits soient les hôtes ! s’écria Renzo en lui-même ; plus j’en connais, pires je les trouve. » Toutefois il se mit à manger de grand appétit, se tenant en même temps aux écoutes sans qu’il y parût, pour tâcher de découvrir du terrain devant lui, de juger comment on pensait dans cet endroit sur le grand événement dans lequel il avait joué un rôle assez notable, et surtout de reconnaître si parmi ces discoureurs il n’y aurait pas quelque honnête homme à qui un