Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/274

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Mais à peine eut-il fermé l’œil qu’il commença à se faire dans sa mémoire ou dans son imagination (je ne saurais dire l’endroit bien au juste) un va et vient si actif et si continuel d’un si grand nombre de personnes, que le sommeil ne put que s’enfuir ; le marchand, le notaire, les sbires, le fourbisseur, l’hôte, Ferrer, le vicaire, la société de l’auberge, toute cette tourbe des rues, puis don Abbondio, puis don Rodrigo ; tous gens avec lesquels Renzo avait matière à discours.

Trois seules images s’offraient à lui dégagées de toute amère souvenance, exemples de tout soupçon, n’ayant rien qui ne les fît aimer ; et, parmi elles, deux surtout, bien différentes sans doute l’une de l’autre, mais étroitement liées ensemble dans le cœur du jeune homme ; une tresse noire et une barbe blanche. Mais le plaisir même qu’il éprouvait en arrêtant sur elles sa pensée n’était rien moins qu’un plaisir tranquille et pur. En songeant au bon religieux, il rougissait davantage encore de ses propres écarts, de sa honteuse intempérance, de son peu d’égards pour les conseils paternels du saint homme ; et s’il contemplait l’image de Lucia ! Nous n’essaierons point de dire ce qu’alors il ressentait : le lecteur connaît les circonstances ; qu’il se le figure. La pauvre Agnese enfin, pouvait-il l’oublier ? Cette Agnese qui l’avait choisi, qui l’avait déjà considéré comme ne faisant qu’un avec sa fille unique, et, avant même qu’il pût lui donner le titre de mère, en avait pris pour lui le langage et les sentiments, en lui témoignant par des faits son affectueuse sollicitude. Mais celui-ci était un chagrin de plus et non sans doute le moins sensible, que de voir cette pauvre femme, précisément à cause de son attachement pour lui, des intentions si bienveillantes qu’elle lui avait montrées, de la voir maintenant chassée de sa demeure, errante en quelque sorte, ne sachant ce que serait son avenir, et, ne recueillant que malheurs et que peines de ce qu’elle avait cru devoir assurer le repos et la joie de ses vieux jours. Quelle nuit, pauvre Renzo ! Cette nuit qui devait être la cinquième de son mariage ! Quelle chambre ! Quel lit nuptial ! Et après quelle journée ! Et pour arriver à quel lendemain, à quelle suite de jours ! « À la volonté de Dieu, » répondait-il aux pensées qui lui causaient le plus de chagrin ; « à la volonté de Dieu. Il sait ce qu’il fait ; pour nous aussi Dieu est là. Que tout ceci me compte pour mes péchés. Lucia est si pieuse ! Ce bon maître ne voudra pas la faire souffrir trop longtemps.

Au milieu de ces pensées, désespérant du pouvoir s’endormir, et le froid lui devenant de plus en plus incommode, jusqu’à le faire grelotter de temps en temps et faire claquer ses dents malgré lui, il soupirait après l’arrivée du jour et mesurait avec impatience la marche lente des heures. Je dis qu’il la mesurait, parce que, à chaque demi-heure, il entendait, dans ce vaste silence, résonner les coups d’une horloge ; je pense que ce devait être celle de Trezzo. Et la première fois que ce tintement frappa son oreille, inattendu comme il était et sans offrir avec soi aucune idée du lieu d’où il pouvait venir, il apporta dans son âme je ne sais quoi de mystérieux et de solennel, quelque chose qui s’y faisait sentir comme un avertissement qui lui fût venu d’une personne cachée à ses regards et dont la voix lui était inconnue.