Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/276

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plus vite. Il passe les champs de culture, il passe la brande, il passe les bruyères, il traverse le bois, regardant de côté et d’autre et riant, non sans quelque honte, du trouble intérieur qu’il y avait ressenti quelques heures auparavant ; il est sur le haut de la rive, il regarde en bas ; et à travers les branches il voit une petite barque de pêcheur qui venait lentement contre le cours de l’eau, en rasant la terre de ce côté. Il descend aussitôt par la voie la plus courte, se la frayant dans les broussailles ; il est sur le bord ; presque à voix basse il appelle le pêcheur ; et avec l’intention de paraître lui demander un service de peu d’importance, mais en prenant, sans s’en apercevoir, un air à demi suppliant, il lui fait signe d’aborder. Le pêcheur promène un regard attentif tout au long de la rive, en avant sur l’eau qui vient, en arrière sur l’eau qui s’éloigne, puis il dirige la proue vers Renzo et touche terre. Renzo qui, tout à fait sur le bord, avait presque un pied dans l’eau, saisit la pointe de la barque, saute dedans et dit :

« Voulez-vous me rendre le service, en payant, de me passer à l’autre bord ? »

Le pêcheur l’avait deviné et déjà tournait vers cette direction. Renzo, voyant dans le fond de la barque une autre rame, se baissa et la saisit.

« Tout beau, tout beau, » dit le patron ; mais en voyant ensuite avec quel savoir-faire le jeune homme avait pris l’instrument et se disposait à le manier : « Ah ! ah ! reprit-il, vous êtes du métier.

— Quelque peu, » répondit Renzo, et il se mit à l’ouvrage avec une vigueur et une habileté qui dénotaient mieux qu’un amateur. Sans jamais ralentir le jeu de sa rame, il jetait de temps en temps un coup d’œil soucieux sur la rive d’où ils s’éloignaient, puis un autre coup d’œil impatient vers celle où se dirigeait leur marche, et il se tourmentait de ne pouvoir y arriver par la ligne la plus courte ; car le courant était, en cet endroit, trop rapide pour qu’il fût possible de le couper directement ; et la barque, partie en rompant, partie en suivant le fil de l’eau, était obligée de faire le trajet par la diagonale. Comme il arrive dans toutes les affaires un peu embrouillées, où les difficultés se présentent d’abord en masse et se montrent ensuite en détail dans l’exécution, Renzo, maintenant que l’Adda était, on peut dire, passée, s’inquiétait de savoir si là le fleuve marquait la frontière, ou si, après avoir surmonté cet obstacle, il lui en resterait à surmonter un autre. C’est pourquoi, appelant le pêcheur et montrant d’un signe de tête cette tache blanchâtre qu’il avait vue la nuit précédente et qui maintenant lui apparaissait bien plus distinctement, il dit : « Est-ce Bergame, ce pays là-haut ?

— La ville de Bergame, répondit le pêcheur.

— Et cette rive-là, est-elle Bergamasque ?

— Terre de Saint-Marc[1].

— Vive saint Marc ! » s’écria Renzo. Le pêcheur ne dit rien.

Ils touchent enfin à cette rive. Renzo s’y élance ; il remercie Dieu intérieu-

  1. C’est-à-dire terre de Venise, d’où dépendait Bergame.