Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/281

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Lorenzo Torre, un docteur, mais de ceux qui comptent. Il part en toute hâte, il se présente au doge et lui dit : Quelle idée est donc venue à ces messieurs les gouverneurs ? Mais un discours ! un discours, dit-on, à faire imprimer. Ce que c’est que d’avoir un homme qui ait la langue bien pendue ! Sur-le-champ, ordre de laisser passer le grain ; et les gouverneurs sont obligés non-seulement de le laisser passer, mais encore de le faire escorter ; et il est en voyage. On a aussi pensé au territoire. Giovanbattista Biava, nonce de Bergame à Venise (encore un homme celui-là), a fait comprendre au sénat que, dans la campagne aussi, on souffrait de la faim, et le sénat a accordé quatre mille mesures de millet. Cela aide d’autant à faire du pain. Et puis, veux-tu le savoir ? s’il n’y a pas de pain, nous mangerons autre chose. Le Seigneur m’a donné du bien, comme je t’ai dit. Maintenant je vais te conduire chez mon maître ; je lui ai parlé bien souvent de toi, et il te fera bon accueil. C’est un bon gros Bergamasque à l’antique, un homme au cœur large. À la vérité, il ne t’attendait pas dans ce moment ; mais quand il apprendra ton histoire… Et d’ailleurs il sait faire cas des ouvriers, parce que la disette passe, et le négoce reste. Mais avant tout il faut que je t’avertisse d’une chose. Sais-tu comment ils nous appellent dans ce pays, nous autres de l’État de Milan ?

— Comment nous appellent-ils ?

— Ils nous appellent baggiani[1].

— Ce n’est pas un joli nom.

— C’est ainsi ; celui qui est né dans le Milanais et veut vivre dans le Bergamasque, doit en prendre son parti. Pour ces gens-ci, donner du baggiano à un Milanais, c’est comme donner de l’illustrissime à un gentilhomme.

— Ils le disent, je pense, à qui veut se le laisser dire.

— Mon enfant, si tu n’es pas disposé à avaler du baggiano à tout repas, il ne faut pas que tu comptes pouvoir vivre ici. Il faudrait avoir sans cesse le couteau à la main ; et quand, par supposition, tu en aurais tué deux, trois, quatre, viendrait ensuite celui qui te tuerait toi-même ; et alors quel beau plaisir que celui de comparaître au tribunal de Dieu avec trois ou quatre meurtres sur la conscience !

— Et un Milanais qui a un peu de… et ici il se frappa le front du bout du doigt, comme il avait fait dans l’auberge de la Pleine-Lune. Je veux dire, un homme qui sait bien son métier !

— Tout de même. Ici c’est un baggiano tout comme un autre. Sais-tu comment dit mon maître quand il parle de moi avec ses amis ? Ce baggiano a été la main de la Providence pour mon commerce ; si je n’avais ce baggiano, je serais bien embarrassé. C’est l’usage.

— C’est un sot usage. Mais en voyant ce que nous savons faire (car, après tout, c’est nous qui avons apporté ici cette industrie et qui la faisons aller), en voyant cela, est-il possible qu’ils ne se soient pas corrigés ?

— Jusqu’à présent, non, avec le temps cela pourra venir ; avec les enfants qui

  1. Lourdaud, imbécile.