Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/285

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rival devait admirablement le servir. Attilio venait à peine de partir lorsque le Griso revint de Monza sain et sauf, et rapporta à son maître ce qu’il avait pu apprendre : que Lucia avait trouvé refuge dans tel monastère, sous la protection de telle dame ; et qu’elle se tenait constamment cachée, comme si elle était elle-même religieuse, ne mettant jamais le pied hors la porte, et assistant aux offices de l’église par une petite fenêtre grillée, ce qui déplaisait à bien des gens qui, ayant entendu murmurer quelque chose de ses aventures et faire de sa figure un grand éloge, auraient voulu voir par eux-mêmes ce qui en était.

Ce récit fait à don Rodrigo lui mit le diable au corps, ou, pour mieux dire, rendit plus méchant encore celui qui déjà y habitait. Les circonstances les plus favorables semblaient se réunir pour flatter son espoir et ajoutaient toujours plus à l’ardeur de sa passion, c’est-à-dire à ce mélange de point d’honneur, de rage et d’infâme caprice dont sa passion était composée. Renzo, en effet, était absent, expulsé, banni, de telle sorte que tout devenait permis contre lui, et que sa fiancée elle-même pouvait en quelque façon être considérée comme propriété d’un rebelle. Le seul homme au monde qui aurait eu la volonté comme le pouvoir de prendre parti pour elle et de faire assez de bruit pour être entendu de loin et de personnes haut placées, cet enragé de moine allait probablement sous peu être mis, lui aussi, hors d’état de nuire. Et voilà qu’un nouvel obstacle venait, non pas seulement contre-balancer tous ces avantages, mais les rendre, on peut dire, inutiles. Un monastère de Monza, quand même il ne s’y serait pas trouvé une princesse, était un os trop dur pour les dents de don Rodrigo ; et, dans quelque sens qu’il tournât en son imagination autour de cet asile, il ne trouvait aucun moyen, soit par force, soit par surprise, d’y pénétrer. Il fut presque sur le point d’abandonner une œuvre si fatalement contrariée, et de s’en aller à Milan, prenant même le chemin le plus long pour éviter de passer par Monza ; puis, à Milan, se jeter dans les divertissements au milieu de ses amis, afin de chasser par des pensées toutes de joie cette pensée devenue désormais toute de peine et de tourment. Mais, mais, mais, tout beau quant à ces amis. Au lieu d’une distraction, il pouvait s’attendre à trouver auprès d’eux de nouveaux déplaisirs, car sûrement Attilio aurait alors déjà pris la trompette et mis tout ce monde-là dans l’attente. De tous côtés on lui demanderait des nouvelles de la montagnarde ; il faudrait répondre. Il avait voulu, il avait tenté ; qu’avait-il obtenu ? Il s’était proposé un succès, un succès d’un genre un peu bas, il est vrai ; mais enfin on ne peut pas toujours bien régler ses caprices ; l’essentiel est de les satisfaire ; et comment en sortait-il, de cette affaire qui lui tenait tant à cœur ? Comment ? En se déclarant vaincu par un manant et un moine. Ouh ! Et lorsque, par un bonheur inespéré, il se voyait délivré de l’un, et, par l’habileté d’un ami, débarrassé de l’autre, sans qu’il y eût pris, bon à rien qu’il était, la moindre peine, il ne savait pas profiter de la circonstance et renonçait lâchement à son entreprise. Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour ne plus oser lever les yeux devant un galant homme ou se voir obligé d’avoir sans cesse l’épée à la main. Et puis, comment revenir dans ce château, com-