Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/338

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était de le voir sans suite. Du reste, chacun lui faisait place, se tenant à distance tout comme s’il eût été accompagné, et se découvrant avec respect. Arrivé au village, il y trouva grande foule ; mais son nom passa promptement de bouche en bouche, et la foule s’ouvrait devant lui. Il s’approcha d’un individu et lui demanda où était le cardinal. « Dans la maison du curé, » répondit celui-ci en s’inclinant, et il la lui indiqua. Le seigneur s’y rendit, entra dans une petite cour où étaient plusieurs prêtres, qui tous le regardèrent avec une attention d’étonnement et de crainte. Il vit en face une porte toute grande ouverte donnant entrée dans un petit salon où nombre d’autres prêtres étaient rassemblés. Il quitta sa carabine et l’appuya contre le mur dans un coin de la cour ; puis il entra dans le petit salon ; et là aussi ce furent des regards, des chuchotements, un nom répété tout bas, et puis le silence. S’adressant à l’un d’eux, il lui demanda où était le cardinal, ajoutant qu’il voulait lui parler.

« Je suis étranger, » répondit celui à qui la question était faite, et, cherchant des yeux autour de lui, il appela le chapelain porte-croix qui, dans un coin de la pièce, était précisément à dire à voix basse à son voisin : « Quoi ! c’est cet homme fameux ? que vient-il faire ici ? N’approchons pas. » Cependant, à cet appel qui retentit dans le silence général, il lui fallut venir. Il s’inclina devant l’Innomé, entendit sa demande, et, levant avec une inquiète curiosité les yeux vers ce visage pour les rebaisser aussitôt, il demeura indécis un moment, puis il dit ou balbutia : « Je ne pourrais dire si monseigneur… dans ce moment… se trouve… s’il est… s’il peut… Enfin je vais voir. » Et à son corps défendant il alla remplir son message dans la pièce voisine où se trouvait le cardinal.

À ce point de notre histoire, nous ne saurions ne pas nous arrêter quelque peu, comme le voyageur, fatigué et attristé par un long chemin qu’il a fait à travers une terre aride et sauvage, suspend sa marche et perd un peu de temps à l’ombre d’un bel arbre, sur le gazon, près d’une source d’eau vive. Nous rencontrons un personnage dont le nom et le souvenir, à quelque moment qu’ils viennent s’offrir à l’esprit, le charment en faisant naître un doux sentiment de sympathie, une paisible émotion du respect ; et combien plus doivent-ils produire cet effet après tant d’images de douleur, après que notre vue s’est lassée au spectacle d’une perversité dont tant d’ouvriers du mal ont multiplié les exemples ! Nous le rencontrons, ce personnage, et il faut absolument qu’il ait de notre part le tribut de quelques mots ; ceux qui ne se soucieront pas de les lire et qui Voudront avancer dans cette histoire n’auront qu’à sauter tout droit au chapitre suivant[1].

Frédéric Borromée, né en 1564, fut un de ces hommes, rares dans tous les temps, qui ont consacré un beau génie, tous les moyens d’une grande opulence, tous les avantages d’une condition privilégiée, et une application de tous les instants, à la recherche et à la pratique du bien. Sa vie est comme un ruisseau qui, sortant limpide de la roche, sans que jamais son eau s’arrête stagnante, sans que jamais elle se trouble dans les divers terrains où il prolonge son cours,

  1. Que le lecteur s’en garde bien. Il se priverait d’une notice biographique du plus grand intérêt et à laquelle ce qui suit se lie d’une manière essentielle. (N. du T.)