Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/348

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— Oh ! oh ! quelle sorte de discipline est celle-ci ? interrompit encore Frédéric en souriant ; les soldats exhortent leur général à avoir peur ? « Puis, prenant un air sérieux et pensif, il ajouta : « Saint Charles n’aurait pas eu à discuter pour savoir s’il recevrait, un tel homme ; il serait allé le chercher. Faites-le entrer sur-le-champ ; il n’a déjà que trop attendu. »

Le chapelain s’en retourna, disant en lui-même : « Il n’y a pas moyen ; tous ces saints sont des entêtés. »

Ayant ouvert la porte et s’étant présenté dans la pièce où était le seigneur et la troupe de prêtres, il vit ceux-ci tous serrés d’un côté, chuchotant et regardant en dessous cet homme extraordinaire qu’ils avaient laissé seul dans un coin. Il alla vers lui ; et, l’examinant de son mieux du coin de l’œil, il pensait aux armes qui pouvaient être cachées sous cette casaque, et se disait qu’il devrait bien au moins, avant de l’introduire, lui proposer… Mais il ne put s’y résoudre. Il s’approcha et lui dit : « Monseigneur attend votre seigneurie. Veuillez bien venir avec moi. » Et, le précédant au milieu de cette petite foule qui aussitôt forma la haie, il jetait à droite et à gauche des coups d’œil qui signifiaient : « Que voulez-vous ? Ne savez-vous pas qu’il fait toujours à sa tête ? »

À peine l’Innomé eut-il été introduit, que Frédéric, avec un visage serein et où se peignait l’empressement, alla vers lui, les bras ouverts, comme vers une personne désirée ; et aussitôt il fit signe au chapelain de sortir ; celui-ci obéit.

Les deux personnages demeurés seuls furent quelques moments sans se parler, chacun d’eux en suspens, mais d’une façon diverse chez l’un et chez l’autre. Porté là comme de force par une inexplicable fièvre de sentiments et d’idées plutôt qu’amené par un dessein déterminé et dont il se fût rendu compte, l’Innomé y demeurait encore comme par force, tiraillé entre deux passions opposées, ce désir qui le pressait, et auquel se joignait une vague espérance de trouver du soulagement à son tourment intérieur, et de l’autre côté une honte mêlée de dépit, la honte de venir ainsi, comme un misérable, soumis et repentant, se reconnaître en faute et implorer un autre homme ; et il ne savait trouver des paroles, ou même n’en cherchait point. Cependant, lorsqu’il levait les yeux sur le visage de cet homme, il éprouvait, et à chaque instant d’une manière plus vive, un sentiment de vénération tout à la fois impérieux et doux, qui, en augmentant sa confiance, mitigeait son irritation, et, sans heurter de front l’orgueil, l’abattait et, pour ainsi dire, lui imposait silence.

En Frédéric, en effet, on voyait une de ces figures qui annoncent la supériorité, mais une supériorité que l’on aime. Nullement courbé ni appesanti par les années, il avait dans le port une dignité naturelle et une sorte de majesté involontaire ; son œil était vif et grave, son front serein et marqué de l’empreinte de la réflexion ; sous ses cheveux blancs, sous sa pâleur et parmi les traces de l’abstinence, de la méditation, de la fatigue, brillait dans ses traits comme une fleur de pureté virginale ; leur ensemble montrait que dans un autre âge la beauté proprement dite en avait été le caractère : maintenant l’habitude des pensées élevées et bienveillantes, la paix intérieure d’une longue vie, l’amour des hommes, la joie continuelle d’une espérance ineffable, y avaient