Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/353

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l’Innomé ; il voit une figure toute changée, des yeux humides et rouges de pleurs ; il regarde alors le cardinal ; et lisant sur la physionomie de celui-ci, à travers ce maintien qui ne s’altérait jamais, une sorte de contentement sérieux où s’alliait une sollicitude pressée de se voir satisfaite, il allait, la bouche ouverte, rester comme en extase, si le cardinal ne l’eût promptement réveillé dans cette contemplation, en lui demandant si, parmi les curés qui étaient là rassemblés, se trouvait celui de ***.

— Il y est, monseigneur, répondit le chapelain.

— Faites-le venir sur-le-champ, dit Frédéric, et avec lui le curé de cette église. »

Le chapelain sortit et alla dans la pièce où étaient tous ces prêtres réunis. Pour lui, la bouche encore ouverte, et l’extase encore peinte sur sa figure, levant les mains et les agitant en l’air, il dit : « Messieurs ! messieurs ! Hæc est mutatio dexteræ Excelsi[1] » Et il s’arrêta un moment sans rien dire de plus. Puis, reprenant le ton de sa charge, il ajouta : « Son illustrissime et révérendissime seigneurie demande M. le curé de la paroisse et M. le curé de ***. »

Le premier des deux s’avança aussitôt, et en même temps partit du milieu de la foule un moi ? traînant, dont l’intonation était celle de la surprise.

« N’êtes-vous pas monsieur le curé de *** ? reprit le chapelain.

— Oui, bien ; mais…

— Son illustrissime et révérendissime seigneurie vous demande.

— Moi ? » dit encore cette voix, exprimant avec clarté par ce monosyllabe : que puis-je avoir à faire là-dedans ? Mais cette fois, avec la voix arriva l’homme, don Abbondio en personne, s’avançant d’un pas contraint et avec une mine qui tenait de l’étonnement et du déplaisir. Le chapelain lui fit de la main un signe qui voulait dire : « Allons, arrivez ; est-ce donc si pénible ? » Et précédant les deux curés, il alla vers la porte, l’ouvrit et les introduisit.

Le cardinal quitta la main de l’Innomé, avec lequel, dans l’intervalle, il avait concerté ce qui était à faire ; il s’écarta de lui quelque peu, et appela d’un signe le curé de l’église. Il lui dit succinctement de quoi il s’agissait et lui demanda s’il pourrait, tout de suite, trouver une brave femme qui voulût aller dans une litière au château pour y prendre Lucia ; une femme ayant bon cœur et bonne tête, capable de se bien conduire dans une expédition d’un genre si nouveau, et d’employer les manières les plus convenables, de trouver les paroles les plus propres à rassurer, à tranquilliser cette pauvre fille, pour qui, après tant d’angoisses et dans un si grand effroi, sa délivrance même pouvait être la cause d’un nouveau trouble. Le curé, après avoir un moment réfléchi, dit qu’il avait la personne qu’il fallait, et sortit. Le cardinal appela d’un autre signe le chapelain, auquel il ordonna de faire immédiatement préparer la litière et ses conducteurs, ainsi que de faire seller deux mules. Le chapelain étant également sorti, le cardinal se tourna vers don Abbondio.

Celui-ci, qui déjà se tenait près de lui pour être plus loin de cet autre per-

  1. Tels sont les changements qu’opère la droite du Très-Haut.