Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/367

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


mais il ne nous a pas été d’un grand secours. J’avais bien entendu dire que c’était un homme de peu de ressources ; mais, dans cette circonstance, j’ai pu voir effectivement qu’il est empêtré comme un coq dans des étoupes.

— Et celui-ci… demanda Lucia, celui qui est devenu bon… qui est-il ?

— Comment ! vous ne le savez pas ? » dit la brave femme, et elle le nomma.

« Oh ! miséricorde ! » s’écria Lucia. Que de fois, en effet, n’avait-elle pas entendu répéter ce nom avec horreur dans des histoires où il figurait toujours comme celui de l’ogre dans d’autres récits. Et maintenant, à l’idée qu’elle avait été sous son terrible pouvoir, comme elle était en ce moment sous sa garde bienveillante, à l’idée d’un si horrible malheur et d’une délivrance si imprévue, en considérant quel était celui dont elle avait vu le visage farouche d’abord, puis empreint d’émotion, puis d’humiliation et de repentir, elle resta comme pétrifiée, ne disant que ces mots de temps en temps : « Oh ! miséricorde !

— C’est vraiment une grande marque de miséricorde, disait la brave femme ; ce sera, pour une foule de personnes, un grand soulagement. Quand on songe à tous ceux dont il troublait la vie ! Et maintenant, à ce que m’a dit notre curé, il est devenu un saint. Et d’ailleurs, il n’y a qu’à voir ses œuvres. »

Dire que cette brave femme ne fût pas fort curieuse de connaître un peu plus clairement la grande aventure dans laquelle elle se trouvait appelée à jouer un rôle, ne serait pas l’exacte vérité. Mais ce qu’il faut dire à sa louange, c’est que, pénétrée d’une pitié respectueuse pour Lucia, sentant ce qu’avait, en quelque sorte, de grave et de digne la mission qu’elle avait à remplir, elle n’eut pas même l’idée de lui faire une question indiscrète ou seulement oiseuse. Toutes ses paroles, durant le trajet, ne furent que d’intérêt et de consolation pour la pauvre jeune fille.

« Dieu sait depuis combien de temps vous n’avez mangé !

— Je ne m’en souviens plus… Depuis longtemps.

— Pauvre enfant ! Vous avez besoin de vous redonner des forces.

— Oui, répondit Lucia d’une voix faible.

— Chez moi, grâces au Ciel, nous trouverons tout de suite quelque chose à vous servir. Prenez courage ; nous n’en sommes plus bien loin. »

Puis Lucia se laissait languissamment tomber au fond de la litière, où elle demeurait comme assoupie ; et alors la brave femme la laissait en repos.

Quant à don Abbondio, le retour ne fut assurément pas pour lui aussi fertile en angoisses que la venue ; mais ce ne fut pourtant pas encore un voyage d’agrément. Sa grande peur une fois calmée, il s’était d’abord senti tout allégé ; mais bientôt cent autres déplaisirs surgirent dans son cœur ; de même que, là où un grand arbre a été déraciné, le terrain demeure net pour quelque temps, mais ensuite se couvre tout entier de mauvaises plantes. Il était devenu plus sensible à tout ce qui, auparavant, s’était absorbé dans l’excès de sa frayeur, et il ne lui manquait, ni dans le présent, ni dans ses pensées sur l’avenir, de quoi tourmenter l’âme. Il éprouvait, beaucoup plus qu’il ne l’avait fait en venant, l’incommodité de cette manière de voyager dont il n’avait pas grande habitude ; et ce fut surtout au début, dans la descente, depuis le château jusqu’au bas de