Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/368

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la vallée. Le conducteur de la litière, pressé par les signes de l’Innomé, faisait aller ses mules d’un bon pas ; les deux autres montures marchaient immédiatement après et d’un pas semblable ; d’où il suit que, dans les endroits où la pente était plus rapide, le pauvre don Abbondio, comme s’il avait eu un levier derrière lui, tombait en avant, et, pour se soutenir, était obligé de faire force de la main contre l’arçon de la selle ; et il n’osait cependant demander que l’on allât moins vite, désireux d’ailleurs qu’il était de se voir le plus tôt possible hors de ce triste pays. De plus, chaque fois qu’une hauteur était à remonter par une rampe en saillie, la mule, selon la coutume des animaux de son espèce, s’obstinait, comme pour le contrarier, à tenir toujours le côté du dehors, à mettre les pieds tout à fait sur le bord du chemin ; et don Abbondio voyait presque perpendiculairement au-dessous de lui un saut périlleux à faire, ou, selon son idée, un véritable précipice. « Et toi aussi, disait-il intérieurement à sa bête, tu as ce détestable goût d’aller chercher les périls, quand il y a tant de place pour s’en tenir à l’écart ! » Et il tirait la bride de l’autre côté, mais inutilement ; de sorte qu’il finissait, comme à son ordinaire, tourmenté de dépit et de peur, par se laisser mener au gré d’une autre volonté que la sienne. Les bravi ne lui causaient plus tant d’effroi, maintenant qu’il était plus sûr des sentiments de leur maître. « Mais, lui disaient ses réflexions, si la nouvelle de cette grande conversion se répand dans cet endroit-ci pendant que nous y sommes encore, qui sait comment ces gens la prendront ? Qui sait ce qu’il en peut advenir ? S’ils allaient s’imaginer que je suis venu ici faire le missionnaire ! Dieu garde ! ils me martyriseraient. » L’air sévère de l’Innomé ne lui donnait pas d’inquiétude. « Pour tenir en devoir de telles figures, se disait-il encore, il ne faut rien