Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/389

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Don Abbondio sortit de là tout content de ce que le cardinal lui avait parlé des deux jeunes gens sans lui faire de questions sur son refus de les marier. — Il ne sait donc rien ! se disait-il ; Agnese s’est tue, quel miracle ! Il est vrai qu’ils doivent se revoir ; mais nous lui donnerons, à elle, une autre instruction, nous la lui donnerons soignée. — Et il ne savait pas, le pauvre homme, que si Frédéric n’avait pas entamé ce chapitre, c’était parce qu’il se réservait de le traiter longuement et plus à loisir, parce qu’il voulait, avant de donner au curé ce qui lui revenait, l’entendre aussi dans les raisons qu’il pouvait avoir à produire.

Mais les pensées du bon prélat sur l’asile à procurer à Lucia étaient devenues inutiles. Depuis que nous l’avons laissée, il s’était passé des choses que nous devons raconter.

Les deux femmes, dans le peu de jours qu’elles demeurèrent sous le toit hospitalier du tailleur, avaient repris chacune, autant que c’était possible, leur genre de vie ordinaire. Lucia avait tout de suite demandé à travailler, et, comme elle l’avait fait au couvent, elle cousait toute la journée, retirée dans une petite chambre, loin des yeux du monde. Agnese tantôt sortait un peu, tantôt venait travailler en compagnie de sa fille. Leurs entretiens étaient d’autant plus tristes qu’il y régnait plus de tendresse. Toutes deux étaient préparées à une séparation, car la brebis ne pouvait venir reprendre sa demeure si près de la tanière du loup ; et cette séparation, quand et comment en verrait-on le terme ? L’avenir était obscur, chargé de nuages, pour l’une d’elles surtout. Agnese pourtant faisait de son mieux pour y introduire ses conjectures plus gaies. Renzo, après tout, disait-elle, s’il ne lui était rien arrivé de fâcheux, ne pouvait tarder à donner de ses nouvelles, et s’il avait trouvé à travailler et à s’établir, s’il était toujours (chose dont on ne pouvait douter) dans les mêmes sentiments pour Lucia, pourquoi dans ce cas ne pourrait-on pas aller demeurer avec lui ? Telles étaient les paroles d’espérance qui toujours revenaient dans ses discours à sa fille, et je ne saurais dire quel en était chez celle-ci l’effet le plus sensible, si elle éprouvait plus de douleur à les entendre ou d’embarras à y répondre ; elle avait toujours tenu renfermé en elle-même son grand secret, et tout en se reprochant la dissimulation dont elle usait encore une fois envers une si bonne mère ; mais, retenue d’une manière comme invincible par la timidité et par les autres appréhensions que nous avons déjà fait connaître, elle laissait passer les jours et ne parlait pas. Ses desseins étaient bien différents de ceux d’Agnese, ou, pour mieux dire, elle n’en avait point ; elle s’était abandonnée à la Providence. Elle cherchait donc à laisser tomber ou à détourner ce sujet d’entretien, ou bien elle disait, d’une manière générale, qu’elle n’espérait et ne désirait plus rien en ce monde, si ce n’est de pouvoir bientôt se réunir à sa mère ; et le plus souvent les pleurs, lui coupant la parole, venaient à propos à son secours.

« Sais-tu pourquoi tu vois la chose de cette façon ? disait Agnese. Parce que tu as beaucoup souffert et qu’il ne te semble pas possible que ça puisse tourner à bien ; mais laisse faire le Seigneur, et si… Laisse venir un petit brin, un tout petit brin d’espérance, et alors tu me sauras dire si tu ne penses plus à rien. » Lucia embrassait sa mère et pleurait.