Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/404

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qu’elles ont souffert, parce qu’elles souffrent, parce qu’elles vous appartiennent, parce qu’elles sont faibles, parce que vous avez besoin de pardon, et quelles prières mieux que les leurs pourront vous l’obtenir ? »

Don Abbondio se taisait ; mais ce n’était plus un silence forcé et cachant l’impatience ; il se taisait comme un homme qui a plus à réfléchir qu’à parler. Les paroles qu’il entendait étaient la conséquence inattendue, l’application nouvelle pour lui d’une doctrine néanmoins ancienne dans son esprit et qui n’y était point combattue. Le mal d’autrui, dont sa pensée avait toujours été détournée par la crainte de son propre mal, lui faisait maintenant une impression toute nouvelle ; et s’il n’éprouvait pas tout le remords que la remontrance avait pour but de produire (car cette crainte était toujours là faisant l’office d’un avocat zélé pour la défense de sa partie), il en éprouvait cependant ; il éprouvait un certain mécontentement de lui-même, de la pitié pour les autres, un mouvement de sensibilité et de confusion tout ensemble. Il était, qu’on nous passe cette comparaison, comme la mèche humide et aplatie d’une chandelle qui, présentée à la flamme d’une grande torche, fume d’abord, pétille, repousse le feu, mais enfin s’allume et brûle tant bien que mal. Il se serait hautement accusé, il aurait pleuré, s’il n’eût été retenu par l’idée de don Rodrigo ; mais toutefois il se montrait assez ému pour que le cardinal pût s’apercevoir que ses paroles n’avaient pas été sans effet.

« Maintenant, poursuivit celui-ci, l’un ayant fui de sa maison, l’autre étant sur le point d’abandonner la sienne, tous deux avec de trop puissantes raisons de s’en tenir éloignés, sans probabilité de se réunir jamais ici, et bienheureux s’ils peuvent espérer que Dieu les veuille réunir ailleurs ; maintenant, dis-je, il n’y a que trop lieu de reconnaître qu’ils n’ont pas besoin de vous, que l’occasion de leur faire du bien vous manque, et votre vue est trop courte pour découvrir si jamais elle pourra se présenter. Qui sait cependant si notre divin Maître, toujours miséricordieux, ne vous la tient pas en réserve ? Ah ! ne la laissez pas échapper. Recherchez-la, épiez-la, priez-le de la faire naître !

— Je n’y manquerai pas, Monseigneur ; certainement je n’y manquerai pas,