Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/405

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répondit don Abbondio d’une voix qui, dans ce moment, était le véritable accent du cœur.

— Ah ! oui, mon fils, oui ! » s’écria Frédéric, et avec une dignité pleine d’affection, il finit en disant : « Dieu sait combien j’aurais désiré vous tenir un tout autre langage. Déjà tous deux nous avons beaucoup vécu ; Dieu sait s’il m’a été pénible d’être obligé à contrister par des reproches celui dont les ans ont blanchi la tête ; combien j’aurais mieux aimé chercher avec vous des consolations à nos sollicitudes, à nos peines communes, dans un entretien sur la bienheureuse espérance au but de laquelle nous sommes déjà si près d’arriver. Veuille le Ciel que les paroles dont j’ai dû me servir envers vous nous soient profitables à l’un et à l’autre ! Faites que je n’aie point, au jour suprême, à rendre compte de votre maintien dans une charge où vous vous êtes si malheureusement montré au-dessous de vos devoirs. Rachetons le temps perdu ; minuit approche, l’époux ne peut tarder à paraître, tenons nos lampes allumées ; présentons à Dieu nos cœurs pauvres et vides, pour qu’il lui plaise les remplir de cette charité qui répare le passé, qui assure l’avenir, qui craint et espère, pleure et se réjouit avec sagesse ; de cette charité qui devient, dans toutes les circonstances, la vertu dont nous avons besoin. »

En achevant ces mots, il sortit, et don Abbondio sortit à sa suite. Ici l’anonyme nous avertit que cet entretien ne fut pas le seul qu’eurent ensemble ces deux personnages, et que Lucia ne fut pas le seul objet dont ils s’occupèrent ; mais qu’il s’est borné à celui-ci, pour ne pas s’écarter du sujet principal de sa narration. Il ajoute que, par le même motif, il ne fera pas mention des autres choses remarquables qui furent dites par Frédéric dans tout le cours de sa visite, ni des largesses qu’il répandit, ni des différends qu’il concilia, des vieilles haines de personne à personne, de famille à famille, de village à village, qu’il éteignit ou (ce qui était malheureusement plus fréquent) qu’il assoupit, ni de quelques bravi renommés, de quelques petits tyrans dont il changea le cœur, soit pour toute leur vie, soit pour quelque temps ; toutes choses qui se voyaient toujours plus ou moins en chaque endroit du diocèse où cet excellent homme faisait quelque séjour.

Notre auteur nous dit ensuite comment, le lendemain matin, dona Prassède, selon ce qui avait été convenu, vint prendre Lucia et rendre ses devoirs au cardinal, qui lui fit l’éloge de la jeune fille et la lui recommanda chaudement. Lucia se sépara de sa mère, et l’on se figure sans peine toutes les larmes qui furent versées dans cette séparation ; elle sortit de sa petite maison ; elle dit adieu, pour la seconde fois, à son pays, avec ce sentiment doublement amer que l’on éprouve en quittant un lieu que l’on aime uniquement et qui ne peut plus être aimé de même. Mais ce ne fut pas définitivement qu’elle prit congé de sa mère, parce que dona Prassède avait annoncé qu’elle passerait encore quelques jours à sa maison de campagne qui, comme on sait, n’était pas loin de là ; et Agnese promit à sa fille d’aller lui faire et recevoir d’elle un plus douloureux adieu.

Le cardinal était aussi sur le point de partir pour continuer sa visite, lorsque le curé de la paroisse, dans laquelle se trouvait le château de l’Innomé, arriva