Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/418

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dans les mains de Renzo une réponse, avec les cinquante écus que lui avait destinés Lucia. À la vue de tant d’or, il ne sut que penser ; et dans un étonnement et une incertitude qui ne laissaient pas accès dans son âme à la satisfaction, il courut chercher son secrétaire pour se faire expliquer la lettre et avoir la clef d’un mystère aussi étrange.

Dans la lettre, le secrétaire d’Agnese, à la suite de quelques plaintes sur le peu de clarté de celle à laquelle on répondait, racontait, avec une clarté à peu près égale, l’épouvantable histoire de cette personne (c’est l’expression qu’il employait) : et ici il expliquait le fait des cinquante écus ; puis il en venait à parler du vœu, mais par voie de périphrases, ajoutant, en termes plus directs et plus positifs, le conseil de mettre son cœur en paix et de n’y plus penser.

Peu s’en fallut que Renzo ne s’attaquât à son interprète : il tremblait, il frémissait d’horreur, de fureur, et pour ce qu’il avait compris, et pour ce qu’il n’avait pu comprendre. Trois ou quatre fois il se fit relire le terrible écrit, tantôt croyant le mieux saisir, tantôt trouvant obscur ce qui lui avait paru clair à la première lecture. Et dans cette fièvre de passions qui le dévorait, il voulut que son secrétaire mît sur-le-champ la main à la plume et fît la réponse. Après les expressions les plus fortes de terreur et de pitié sur les événements arrivés à Lucia. « Écrivez, » poursuivit-il en dictant, « que pour ce qui est de me mettre le cœur en paix, je n’en veux rien faire et ne le ferai jamais : que ce ne sont pas des avis à donner à un garçon comme moi ; que quant à l’argent je n’y toucherai pas, que je le mets de côté et le tiens en dépôt pour la dot de la jeune fille ; que la jeune fille doit être ma femme ; que cette promesse dont on parle n’est rien pour moi ; que j’ai toujours entendu dire que la sainte Vierge prend part à nos affaires pour assister les affligés, pour nous obtenir des grâces, mais non pour faire fâcher les gens et les faire manquer à leur parole ; que cela ne peut pas être ; qu’avec cet argent nous avons de quoi nous établir ici ; que si dans ce moment je suis dans une position un peu embrouillée, c’est une bourrasque qui passera bientôt ; » et autres choses semblables.

Agnese reçut cette lettre, fit écrire de nouveau, et la correspondance continua de la manière que nous avons fait connaître.

Lucia, lorsque sa mère eut pu, je ne sais par quel moyen, lui faire savoir que celui à qui on s’intéressait était vivant, en sûreté et averti, éprouva un grand soulagement de cette annonce, et ne désira plus autre chose sinon qu’il l’oubliât, ou, pour parler bien exactement, qu’il pensât à l’oublier. De son côté elle formait cent fois le jour une résolution semblable relativement à lui, et faisait tout ce qui dépendait d’elle pour la mettre à exécution. Elle était assidûment au travail, elle cherchait à s’y donner tout entière : lorsque l’image de Renzo se présentait à son esprit, elle se mettait à dire ou à chanter des prières mentalement. Mais pour l’ordinaire cette image, comme si elle avait eu de la malice, ne venait pas ainsi d’emblée et à découvert ; elle s’introduisait furtivement à la suite d’autres images, de manière que l’esprit où elle voulait être reçue ne s’aperçût de sa présence que lorsque déjà depuis quelque temps elle y avait pris sa place. La pensée de Lucia était souvent auprès de sa mère ; com-